L’extrusion verticale
pour une industrie pharmaceutique plus compétitive
Président Exécutif de Rondol Industrie
Une technologie industrielle traditionnelle devient “deeptech” en étant miniaturisée et au format vertical. Elle pourrait ouvrir de nouvelles perspectives notamment en oncologie et pour le traitement des maladies infectieuses en transformant la façon dont nous fabriquons les médicaments, et en réduisant tant leurs coûts que leurs effets secondaires.

L’extrusion est une technologie traditionnelle des industries agroalimentaire et des matériaux. Son adaptation à une échelle réduite et dans un format vertical pour des applications dans le domaine de la santé a permis de mettre en évidence son impact majeur sur l’amélioration du confort des patients et sur la réduction des coûts de traitement des grandes pathologies. Il est désormais temps de lever les derniers freins à son utilisation dans l’industrie pharmaceutique et de la déployer à l’échelle mondiale afin de faciliter l’accès, à moindre coût, aux traitements en oncologie grâce à une réduction du nombre de doses, aux traitements contre le paludisme nécessitant moins de principes actifs, ou encore à l’impression 3D d’implants plus performants, pour ne citer que quelques exemples. Une collaboration étroite avec des clients industriels et académiques en Irlande du Nord, en France, en Belgique et au Canada est la voie utilisée pour y arriver. 

 

Une nouvelle avancée pour une industrie traditionnelle

 

L’extrusion à chaud (Hot Melt Extrusion, HME) est une technologie de fabrication bien connue depuis près d’un siècle : dans l’industrie agroalimentaire, elle s’est imposée pour sa régularité et son efficacité dans la production de pâtes et de chocolat, et elle est largement utilisée dans d’autres secteurs pour fabriquer et façonner de nombreux matériaux. Pourtant, ce n’est que depuis 2008 qu’elle suscite un véritable intérêt dans l’industrie pharmaceutique.

Plusieurs paramètres compliquent toutefois l’adoption de l’HME dans l’industrie pharmaceutique :

  • Les principes actifs pharmaceutiques (API) sont très coûteux et/ou disponibles en quantités limitées ; ils nécessitent donc des équipements de petite taille afin de minimiser et de maîtriser la taille des lots et, par conséquent, les coûts de fabrication.
  • Les principes actifs et les excipients, notamment les polymères de grade pharmaceutique fournis par de grands fabricants tels que BASF, Evonik ou Ashland, sont des matériaux sensibles à la température et au cisaillement. Il est donc nécessaire d’agir sur l’ensemble des paramètres du procédé (configuration des vis, vitesse de rotation, pression de fusion) afin d’obtenir un mélange homogène du produit final en évitant toute dégradation.
  • Le contrôle des paramètres du procédé avec le plus faible écart possible est essentiel pour étudier les interactions entre le principe actif et les autres composants de la formulation. Par exemple, il a été démontré que la vitamine E TPGS plastifie l’oxyde de polyéthylène et améliore l’absorption des médicaments en abaissant son point de fusion. Cela nécessite donc un dosage précis de l’ensemble des ingrédients du produit, ainsi qu’un contrôle rigoureux de tous les paramètres du procédé.
  • Les extrudeuses pharmaceutiques doivent également répondre à des exigences réglementaires strictes : la métallurgie des pièces en contact avec le produit ne doit provoquer ni réaction, ni relargage, ni absorption. Les équipements doivent par ailleurs être configurés de façon à satisfaire aux exigences de nettoyage et de validation des procédés, les fameuses bonnes pratiques de fabrication (GMP ou Good Manufacturing Practices).

De nombreux paramètres compliquent l’adoption de l’extrusion à chaud dans l’industrie pharmaceutique.

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Comment l’extrusion a trouvé sa voie pharmaceutique

 

Que s’est-il passé en 2008 ? Un membre de ma famille a été touché par un cancer agressif en 2007 et j’ai cherché à comprendre pourquoi sa chimiothérapie provoquait des effets secondaires aussi sévères. Je suis rapidement arrivée à la conclusion que sa formulation médicamenteuse était surdosée en principe actif car on ne maîtrisait pas bien l’homogénéité du mélange principe actif-excipient. Je me suis alors souvenue de mon expérience dans la construction d’usines d’extrusion au Canada et en Allemagne, et j’ai commencé à réfléchir à la façon dont l’extrusion pourrait être utilisée pour mieux homogénéiser les formulations pharmaceutiques. Grâce à l’un de mes anciens étudiants, j’ai presque immédiatement rencontré un entrepreneur du Staffordshire, qui avait conçu une petite extrudeuse dans son garage, sans aucune intention de la destiner à l’industrie pharmaceutique, mais simplement de l’utiliser pour former les ingénieurs britanniques spécialisés dans les polymères.

Cette question du format de la machine étant cruciale – les applications pharmaceutiques nécessitant des lots de 50 à 100 g contre des lots de plusieurs dizaines ou centaines de kilos pour les applications agroalimentaire ou polymères – j’ai acquis une participation majoritaire dans sa start-up Rondol Technology et nous avons présenté son prototype au grand salon allemand des polymères K à Düsseldorf en octobre 2007. Et nous avons immédiatement attiré l’attention de personnes clés, dont Jörg Breitenbach qui avait eu le premier l’idée d’appliquer la micro-extrusion au secteur pharmaceutique lors de son doctorat à l’Université du Texas à Austin et était devenu le directeur scientifique d’AbbVie.

Quelques mois plus tard, une grave crise du sida frappait l’Afrique et AbbVie nous a demandé de fournir une extrudeuse horizontale de petite taille – 10 mm de diamètre des vis – capable de produire des lots minimums compris entre 50 et 100 g, permettant la fabrication du Kaletra sous forme de comprimés. Notre première vente en 2008 !

 

Le chemin de l’innovation s’est révélé plus long que prévu

 

Nous avons continuellement amélioré cette première machine et avons développé successivement :

  • un fourreau facile à nettoyer, permettant un accès rapide pour le nettoyage et le changement de configuration des vis grâce à une partie amovible, réduisant ainsi à moins de 10 g la quantité résiduelle dans le cylindre à la fin d’un cycle de production (2009) ;
  • une nouvelle configuration de ce même fourreau avec un rapport longueur/diamètre des vis de 40:1 (40 L/D), contre le ratio standard de 20 L/D, afin de permettre une extrusion “douce” et ainsi éviter la dégradation des principes actifs (2010) ;
  • l’utilisation du dioxyde de carbone à la fois comme agent de refroidissement et comme agent d’expansion, injecté directement dans le fourreau pendant l’extrusion, afin de permettre la formation de mousses solides destinées aux applications orales, dans le but d’accélérer la vitesse de libération du produit final (2012).

Entre 2008 et 2015, nous avons vendu plus de 50 machines de ce type à travers le monde. Parmi les références académiques figurent notamment l’Université Queens de Belfast, le Leibniz-Institut für Neue Materialien à Sarrebruck, ou l’Université de Newcastle. Parmi les références industrielles figurent Catalent en Allemagne et aux États-Unis, Evonik en Allemagne et Ferring au Royaume-Uni.

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Vers une rupture : le pari du format vertical

 

Mais des avancées majeures restaient nécessaires afin de réduire encore davantage les quantités de principes actifs utilisées, d’améliorer la polyvalence du procédé d’extrusion et de simplifier la conformité aux BPF. Et le format horizontal apparaissait comme un frein à ces améliorations :

  • Contamination : l’encombrement des extrudeuses horizontales les expose à des risques élevés de contamination, aussi bien de l’environnement de travail vers le principe actif que du principe actif vers l’environnement de travail, en particulier dans le cas de substances pharmaceutiques hautement actives ;
  • Nettoyage : le nettoyage est un élément central du procédé pharmaceutique, l’équipement et la salle de production doivent être entièrement nettoyés avant et après chaque cycle de fabrication. Or, une extrudeuse horizontale en particulier avec un fourreau 40/1 occupe une place certaine, ce qui rend les opérations de nettoyage longues et fastidieuses ;
  • Interface opérateur : l’encombrement implique également une interface opérateur plus complexe, en raison des nombreux déplacements nécessaires le long de la ligne d’extrusion.

Rondol Industrie a donc décidé d’investir dans le développement d’un format vertical, que nous avons considéré comme le grand défi d’innovation pour accélérer l’adoption de l’HME par l’industrie pharmaceutique. Nous avons ainsi conçu et breveté notre extrudeuse bi-vis verticale tout-en-un (dépôt du brevet en 2016, obtention du brevet européen en 2019 et du brevet américain en 2021). Le format vertical réduit les risques de contamination et présente une empreinte au sol exceptionnellement faible de 0,5 m², contre 2,5 m² pour les extrudeuses horizontales. La machine est par ailleurs montée sur quatre roues, ce qui permet à une seule personne de la déplacer facilement. À cela s’ajoutent un démarrage plus rapide et plus fluide du processus de mélange, une pression forte et stable pour l’extraction du filament, facilitant ainsi les étapes en aval, et un contrôle du procédé plus précis en temps réel pour les matériaux sensibles à la température.

Nous avons installé notre prototype à l’ESPCI à Paris et, depuis 2021, nos lignes équipent notamment l’Université Queens de Belfast au Royaume-Uni, Seqens en France et aux États-Unis, Corealis Pharma au Canada, et l’Université de Mons en Belgique. Notre propre laboratoire à Nancy exploite également une unité de ce type en coopération avec l’Institut Jean Lamour, une structure commune à l’Université de Lorraine et au CNRS. Les machines conçues et brevetées par Rondol Industrie sont fabriquées en interne, sur notre site de Nancy.

Nos clients industriels et académiques utilisent notamment nos extrudeuses verticales pour :

  • la réduction des coûts et des effets secondaires des traitements contre le paludisme infantile ;
  • le développement de l’utilisation de l’aspirine en prévention du cancer ;
  • l’amélioration de la fabrication des formes orales solides ;
  • la fabrication même des matières premières desdites formulations : les excipients et les principes actifs.

 

Franchir les dernières barrières qui empêchent une véritable industrialisation

 

Nous avons démontré avec nos clients et partenaires qu’en utilisant une extrudeuse verticale, il est possible de réduire les coûts des soins de santé, et de diminuer les effets secondaires indésirables. Pourtant, nous sommes encore loin d’un déploiement à grande échelle de l’extrusion verticale pour les applications pharmaceutiques. La plupart des grands groupes pharmaceutiques ne sont pas prêts à repenser les formules de médicaments ayant obtenu les autorisations de la U.S. Food and Drug Administration au prix d’investissements de certification importants. Les entreprises qui fabriquent ces formulations, elles, préfèrent aussi amortir leurs équipements actuels, les systèmes dits de “spray drying”, qu’elles ont payé 7 fois le coût d’une ligne d’extrusion verticale équivalente.

Nous devons donc convaincre les acteurs publics que notre technologie peut contribuer à réduire le coût public des systèmes de santé (la France rembourse chaque année près de 41 milliards d’euros de médicaments à l’industrie pharmaceutique) tout en démontrant aux fondations privées que notre technologie améliore considérablement le confort des patients. Nous venons d’ailleurs de déposer, avec Gustave-Roussy, une demande pour financer les essais cliniques de la formulation par extrusion verticale d’un nouveau principe actif pour le traitement des sarcomes pédiatriques – avec l’objectif de réduire drastiquement le nombre de prises quotidiennes.

Et nous devons continuer à financer nos efforts de recherche et de passage à l’échelle industrielle malgré un volume de ventes encore limité dans le secteur pharmaceutique. C’est pourquoi nous avons également développé nos ventes pour d’autres applications industrielles, telles que les fermetures Éclair en petite taille de lots (YKK au Royaume-Uni, au Canada et en France), les systèmes alimentaires personnalisés (Ferrero en Italie), ou encore les composants dits secs pour le stockage de l’énergie (Université de Chicago aux États-Unis).

TERMES CLÉS

 

Extrusion à chaud (Hot Melt Extrusion) – Procédé de fabrication qui consiste à faire fondre et à mélanger des ingrédients en les faisant passer dans un cylindre chauffé équipé de vis rotatives.

GMP (Good Manufacturing Practice) – Normes réglementaires garantissant que les médicaments sont fabriqués et contrôlés de manière constante conformément aux exigences de qualité.

Spray drying (séchage par atomisation) – Technologie dominante pour la formulation pharmaceutique : une solution liquide est pulvérisée dans une chambre d’air chaud afin de se transformer en une poudre sèche. Une méthode efficace, mais coûteuse et énergivore.

Kaletra – Médicament antirétroviral d’Abbvie utilisé dans le traitement du VIH/sida. Sa reformulation sous forme de comprimé via HME en 2008, afin d’approvisionner l’Afrique subsaharienne, a marqué les débuts de la technologie HME dans l’industrie pharmaceutique.

1. M Gallas, G Medjahdi, P Boulet, V de Margerie – Vertical Hot Melt extrusion: the next Challenge in Innovation, Pharmaceutics (2025).
2. M Gallas, V de Margerie – Vertical Hot Melt Extrusion, A Cutting-Edge Technology for Personalized and Sustainable Food Systems, Physical Science & Biophysics Journal (2024).
3. S Li, Z Zhang, M Gallas, D Jones, P Boulet, L M Johnson, V de Margerie & G Andrews – Hot Melt Extruded High Dose Amorphous Solid Dispersions Containing Lumefantrine and Soluplus, International Journal of Pharmaceutics (2024).
4. M Gallas, P Boulet & V de Margerie – Extrusion for Pharma Applications: an Update, SPE Polymers (2023).
5. V de Margerie, Ch Mc Conville, S Dadou, P Boulet, L Aranda, A Walker, V Mohylyuk, D Jones, B Murray & G Andrews – Continuous manufacture of hydroxychloroquine sulfate drug products via hot melt extrusion technology to meet increased demand during a global pandemic: from bench to pilot scale, International Journal of Pharmaceutics (2021).
6. V de Margerie & H Maier – From Pharma Adapted Extrusion to Brand New Pharma Fitted Extrusion Design in Practical Guide to Hot Melt Extrusion, Mohammed Maniruzzaman, Smithers Rapra (2015).
Victoire de Margerie
Victoire de Margerie
Victoire de Margerie a fondé la société de micromécanique Rondol Industrie en 2012. Elle est aussi cofondateur et coprésident du World Materials Forum depuis 2014. Son parcours de quarante ans dans les matériaux avancés mêle responsabilités opérationnelles internationales et mandats d’administrateur – notamment aujourd’hui chez Boliden (Suède), Ivanhoe Electric (États-Unis) et Mines Paris – PSL.
Maël Gallas
Maël Gallas
Pharmacien de formation, diplômé de l’Université de Lorraine, Maël Gallas rejoint Rondol Industrie en 2021. Il est aujourd’hui directeur du développement et il pilote la croissance internationale de l’entreprise, supervise les opérations d’ingénierie, coordonne des projets de R&D et contribue à la protection de la propriété intellectuelle. Il soutiendra à la fin de l’année 2026 sa thèse de doctorat en science des matériaux à l’Institut Jean Lamour, à Nancy.
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