Interview de Stéphanie Pedron – directrice générale du Centre d’Étude et de Valorisation des Algues (CEVA)
Après un début de carrière comme scientifique de terrain à Madagascar, Stéphanie Pedron devient coordinatrice du projet européen WISER, qui visait à développer une méthode pour restaurer les écosystèmes aquatiques, de 2007 à 2011. Elle rejoint ensuite l’Agence de l’eau Seine-Normandie en tant que chef de projet puis responsable du service Mer & Littoral, et travaille en 2016 à l’IFREMER en tant que coordinatrice nationale du réseau de surveillance des phytoplanctons. Elle rejoint le Centre d’Étude et de Valorisation des Algues (CEVA) comme directrice générale en 2017.
Pouvez-vous présenter le Centre d’Étude et de Valorisation des Algues (CEVA) et ses principales missions ?
Le Centre d’Étude et de Valorisation des Algues est une structure de recherche et développement privée, avec des missions d’intérêt général, d’envergure internationale. Nous nous positionnons à mi-chemin entre le monde de la recherche académique et les industriels. Notre rôle est donc de faciliter et d’accompagner en menant des missions de recherche appliquée, de conseils et d’expertise, de formations, d’analyses et de transfert technologique afin d’accompagner les acteurs désireux de se lancer dans le secteur algal. Les acteurs qui font appel à nos services sont variés, allant des aquaculteurs, ETI/PME jusqu’aux grands groupes, en passant par des porteurs de projets, des centres de recherche et des collectivités.
Les principales missions du CEVA se déclinent à travers nos trois pôles techniques et scientifiques :
- Le pôle EENVI “Écologie & Environnement” s’attache principalement aux algues et aux végétaux marins dans leur milieu naturel, avec l’étude de l’évolution des populations face aux changements climatiques. La vocation de ce pôle est notamment d’apporter des données et des solutions R&D sur l’état des lieux et le monitoring de la ressource algale et les phénomènes de dérèglement de la végétation aquatique, à l’aide de différents outils (suivis environnementaux, écophysiologie, traitement d’image).
- Le pôle AQUAS “Aquaculture et Sourcing” dispose notamment d’une expertise pointue sur les dispositifs de culture des algues et les itinéraires techniques associés pour répondre aux problématiques des filières aquacoles et agricoles. Cela passe par la maîtrise de la reproduction, de la mise en bassin puis de la mise en mer, mais également par des connaissances fines sur les techniques de captage et de croissance liées à chaque espèce. Nous disposons pour ce faire de différentes plateformes dédiées, avec notamment une concession de 6 hectares en mer afin de “monter en échelle”.
- Le pôle INPRO “Innovation et Produits” se situe à l’aval de la chaîne de valeur. Il dispose d’outils permettant de valoriser ces matières premières spécifiques. Ces savoir-faire s’adressent beaucoup aux filières cosmétique, food-nutrition, feed (nourritures pour les animaux) et agriculture, ainsi que chimie verte et bioprocédés. Les expertises de ce pôle sont axées sur l’identification, la caractérisation, la préparation/extraction de la matrice algale, et le développement de prototypes, preuves de concept et process, ainsi que la conception de produits alimentaires innovants afin de permettre aux entreprises d’exploiter le potentiel des algues.
Travaillez-vous également sur les biocarburants et polymères ?
Par le passé, certains projets ont déjà abouti à l’élaboration de procédés permettant d’obtenir du bioéthanol, avec des résultats concluants. Cela dit, au vu du prix actuel du baril de pétrole, l’activité n’est pas rentable et d’autres organismes de renom travaillent sur ces sujets en particulier. Cependant, les projets axés sur la synthèse de polymères impliquent plusieurs étapes de recherche et développement, englobant des disciplines variées. Voici les types de travaux et recherches dans lesquels nous pouvons être impliqués : l’extraction des polymères naturels (recherche et sélection des espèces d’algues qui contiennent des polymères intéressants, comme les alginates, les carraghénanes et l’agar-agar, développement et optimisation des méthodes d’extraction des polymères à partir des algues), la caractérisation des polymères en utilisant des techniques chimiques, mécaniques ou enzymatiques, la fabrication de matériaux, par le développement de techniques de transformation de polymères en fibres, films ou autres formes utiles pour l’industrie textile, ou de mélange/intégration de ces polymères naturels avec d’autres matériaux pour créer des composites innovants. Côté CEVA, ce marché ne constitue qu’une faible partie de notre chiffre d’affaires.
Quels sont les canaux d’approvisionnement de la filière algale ?
Au CEVA, nous ne parlons pas de “la” filière algale, mais bien “des” filières algales. En fonction de l’algue considérée comme source, ce ne sont pas les mêmes acteurs impliqués, ni les mêmes espèces d’algues “produites”, ni les mêmes débouchés. On distingue trois grands types de sources, même s’il n’y en a, en réalité, qu’une seule exploitée à ce jour :
Les algues issues des échouages : elles représentent une minorité des volumes exploités. Ces algues étant majoritairement le résultat de l’eutrophisation du milieu, il est nécessaire de réduire les intrants à la source et non de développer un modèle économique valorisant à l’infini cette ressource.
Les algues récoltées constituent près de 99 % des algues sur le marché français. Elles sont soit récoltées par bateaux, soit en cueillette à pied. Dans les deux cas, ces activités sont très encadrées, avec des licences accordées individuellement par les Comités des pêches et un suivi précis des quotas à respecter.
Enfin, l’aquaculture, qui ne représente aujourd’hui qu’environ 1 % des volumes produits en France. Plusieurs freins au développement de l’aquaculture sont présents en France : les espaces disponibles et dédiés à l’algoculture sont restreints, ce qui peut générer des conflits d’usages, la maîtrise des cycles des espèces à forte valeur ajoutée, la réglementation pour la mise en culture… Au CEVA, nous développons l’aquaculture multitrophique intégrée (AMTI). Il s’agit de développer des co-cultures assemblant sur une même unité de production des algues avec d’autres espèces (oursins, huîtres, pétoncles, poissons…). Nous travaillons notamment avec des aquaculteurs déjà installés dans une relation gagnant-gagnant pour les hommes et les espèces, en multipliant les sources potentielles de revenus, mais aussi en créant un écosystème équilibré et bénéfique pour l’ensemble des espèces présentes (cet écosystème étant capable de rendre ces espèces plus résistantes aux pathogènes et prédateurs).
Quels sont justement les moyens de limiter le fléau des algues vertes ?
En tant que centre de recherche indépendant, les missions d’intérêt général font partie de notre périmètre d’actions. Nous épaulons à ce titre les SAGE (Schéma d’Aménagement et de Gestion des Eaux), la région Bretagne ainsi que les préfectures bretonnes sur la compréhension de ces phénomènes. Historiquement, nous avons travaillé avec l’IFREMER sur le développement d’un module “Ulves” lié à un modèle numérique permettant de modéliser l’effet des intrants agricoles dans les baies bretonnes. Ces outils d’aide à la décision nécessitent un grand nombre de données et la compréhension globale du comportement de l’algue verte dans son environnement. L’objectif est d’être capables de mesurer les conséquences dans les différentes baies des concentrations d’intrants mesurées. Nous fournissons les outils, et les politiques prennent les décisions.
L’objectif principal reste de limiter voire d’éradiquer ces phénomènes d’eutrophisation, qui représentent un désagrément pour le développement économique et touristique, et possiblement un danger pour la santé humaine lorsque les algues échouées fermentent et se décomposent. Néanmoins, étant donné la réalité des échouages, il est nécessaire d’intervenir pour limiter les impacts lorsqu’elles sont présentes. C’est pourquoi nous travaillons sur des filières de valorisation des algues vertes, qui permettent de financer leur récolte et donc le nettoyage des plages concernées. Les circuits choisis sont non pérennes et les industriels en ont conscience. Il faut veiller à limiter et empêcher au maximum ces marées d’algues vertes, et non pas développer une industrie capable de contrebalancer ces effets indésirables.
Quelles sont les plus belles “success stories” du CEVA ?
Depuis plus de 40 ans d’existence, nous avons pu accompagner de très beaux projets sur un spectre très large d’applications. Il n’est malheureusement pas possible de communiquer sur la plupart d’entre eux pour des raisons de confidentialité. Parmi les sujets traités, deux me semblent toutefois intéressants à développer ici :
Les projets liés à la phytoépuration. Les algues peuvent en effet être utilisées afin d’épurer le milieu. La biomasse ayant servi au traitement des effluents agricoles ou industriels peut ensuite être valorisée, à titre d’exemple, en nutrition animale. Dans une perspective circulaire, cela permet de générer de nouvelles sources de revenus en réduisant les déchets. C’est d’autant plus vrai quand il s’agit d’économiser une ressource comme l’eau, en étant dès lors capable de la réutiliser directement après épuration.
L’accompagnement d’ERANOVA dans sa démarche de développement de résines biosourcées. C’est une bonne occasion de mettre des mots sur ce que peuvent être les projets de synthèse de polymères et les itinéraires techniques que nous évoquions précédemment. Le travail a consisté à effectuer un forçage sur les algues vertes que l’on a récoltées localement au préalable afin de leur permettre de produire plus d’amidon. Il a fallu travailler sur les algues en les mettant en état de stress afin d’identifier un procédé optimisant leur enrichissement en amidon.
Y a-t-il beaucoup de contraintes réglementaires sur le sujet des cultures d’algues ?
Le volet réglementaire est effectivement incontournable quand on parle d’agroalimentaire ou de cosmétique. Nous travaillons de concert avec l’AFNOR pour que les méthodes d’échantillonnage et d’analyse soient standardisées à l’échelle européenne. L’objectif à terme est de fluidifier l’accès au marché de nouvelles espèces ou d’un nouveau produit à base d’algues. À ce jour, une quarantaine d’espèces sont considérées comme consommables et notre service communication publie régulièrement sur ce sujet. Le CEVA fait d’ailleurs figure de référence sur les aspects réglementaires propres à la consommation humaine.
À mon sens, un nombre plus important d’espèces doit pouvoir être considéré comme propre à la consommation. Des seuils de consommation sont mis en place du fait du caractère filtreur des algues, qui ont tendance à prélever diverses substances dans leur milieu de culture. L’ANSES (Agence Nationale de la Sécurité Sanitaire et Alimentaire Nationale), qui fixe aujourd’hui ces seuils, utilise un principe de précaution. C’est une démarche cohérente, mais qui doit évoluer, tant les taux usuels de concentration en métaux lourds et autres polluants dans les algues sont infinitésimaux par rapport aux quantités maximales absorbables par l’être humain.
Il est encore plus frustrant de constater que la réglementation entre les différents pays européens n’est pas la même et que la divergence est même bien pire à l’échelle internationale. D’autant que les algues importées ne sont pas soumises à cette réglementation. Ce sont des pistes de travail sur lesquelles le CEVA est mobilisé aujourd’hui.
Y a-t-il des formations spécifiques qui se créent dans le monde académique ? Quelles sont les compétences les plus recherchées ?
Il existe différentes formations spécifiques réparties entre la Bretagne et la Normandie. Le CEVA a contribué à développer une licence professionnelle sur les procédés de transformation des macro-algues à l’UCO de Guingamp. À Saint-Pol-de-Léon et Roscoff, on retrouve l’ISFFEL qui propose une licence Pro Biotechnologies marines. À Caen, on retrouve des enseignements un peu plus spécifiques, plutôt de niveau master et, toujours pour rester en Normandie, des formations mixtes en production d’algues et invertébrés existent à l’Intechmer et au Cnam. Beaucoup de nos ingénieurs et docteurs sont aussi issus de filières générales avec des spécialisations en biologie, écophysiologie ou encore chimie en fin de cursus.
Comment évangéliser le recours aux algues en tant qu’aliment en France ?
C’est effectivement un sujet que nous suivons de très près. La première difficulté concerne les données de suivi de la consommation d’algues. Elles sont aujourd’hui inexistantes : les études réalisées en France n’intègrent pas cette dimension. Il y a bien une recrudescence de “sushi-shop”, témoignant d’une consommation accrue de ces produits, mais la consommation des algues en France reste encore assez confidentielle. Notre objectif en tant que centre technique est notamment de défendre auprès d’AgriMer le besoin de produire des statistiques de référence et d’être ainsi capables de détecter des variations dans le futur.
Les Français ne sont, cela dit, pas de grands consommateurs de ces aliments. Que ce soit au niveau de la texture, du goût salé et iodé, les palais ne s’y retrouvent pas toujours. Dès lors, la question des leviers pour répandre la culture de la consommation d’algues comme c’est le cas dans des pays asiatiques est fondamentale. Il faut sortir de l’utilisation que l’on en fait actuellement, c’est-à-dire uniquement avec l’agar-agar utilisé comme gélifiant et épaississant ou certaines algues à la marge utilisées comme simples condiments. L’algue peut être consommée comme un légume à part entière.
Des organismes comme l’école de gastronomie et de management Ferrandi à Paris ou encore le projet SENSALG (sensalg.fr) travaillent sur ce sujet. On cherche à identifier et diffuser des recettes, mais aussi et surtout des informations (notamment des procédés) permettant de comprendre la matière et de travailler l’algue pour l’intégrer plus facilement dans les produits. Un travail important est effectué pour trouver des associations nouvelles, jonglant entre les propriétés croquantes, gélifiantes… Les propriétés sont nombreuses ! Il reste à bien les valoriser si on veut réussir à démocratiser l’algue dans nos assiettes.
Un autre axe de développement important est de miser sur notre jeunesse. C’est en éduquant tôt à ces saveurs que l’on parvient à faire changer les codes. C’est pourquoi des projets de partenariats avec les restaurations collectives, notamment dans les écoles, sont également en cours de mise en œuvre.
Quoi qu’il en soit, des formations dédiées existent spécifiquement sur la partie “maîtrise des techniques de culture”. Toutefois, la relative proximité de nos métiers avec ceux de la culture dans le secteur aquacole ou de la production dans les secteurs de l’agroalimentaire et de la cosmétique sur la partie valorisation permettent d’envisager un transfert des compétences des personnels vers nos besoins. Nous formons d’ailleurs certains profils, plutôt techniciens, et il n’est pas rare qu’après 2 ou 3 ans chez nous, ils partent dans d’autres structures. Il y a un vrai besoin. Mais c’est aussi ce qui a forgé notre réputation depuis ces 40 dernières années !
Quels sont les objectifs politiques ? Comment se matérialise le futur ?
La France est un acteur incontournable du milieu algal en Europe : classée 2e en termes de production en Europe et 11e dans le monde. Il y a de ce fait un investissement politique fort autour de ce secteur. En particulier, une feuille de route visant à accélérer le développement de la filière vient d’être diffusée en marge du salon de l’agriculture, par la DGAMPA. Le CEVA est mis à contribution avec un ensemble de partenaires dans divers comités pour décliner cette feuille de route et les sept grandes orientations données, dans un projet de plan de filière national macro-algues. L’objectif est bien de mettre en musique les grandes orientations afin de favoriser le développement à l’échelle française, mais également européenne, sachant que l’Europe s’est également mobilisée sur le sujet. La France a à ce titre accueilli le “1 EU Algae Awareness Summit”, organisé par la Commission européenne et rassemblant des acteurs du monde entier, en octobre dernier à Paris.