Qu’est-ce que votre formation scientifique vous a apporté durant vos divers métiers ?
Mes études m’ont apporté un esprit scientifique et de synthèse, indispensable pour comprendre le monde d’aujourd’hui. La science s’attache à décrire le réel, et cela est très important à mes yeux.
La formation d’ingénieure a été un socle pour mes dix premières années de carrière dans le milieu halieutique. Les compétences acquises m’ont constamment servi. En tant que navigatrice, mes capacités d’analyse et d’organisation ont été essentielles, tout comme la compréhension de la physique.
Diplômée de l’École nationale supérieure d’agronomie de Rennes en 1978, Isabelle Autissier débute sa carrière dans le domaine halieutique comme ingénieure et professeure.
À partir du milieu des années 1980, elle se lance dans la course au large, devenant, entre autres exploits et records, la première femme à accomplir un tour du monde en solitaire en 1991.
Depuis sa retraite sportive, elle s’investit dans de nombreuses associations et est notamment présidente d’honneur du WWF depuis 2021.
Isabelle Autissier est également une écrivaine émérite.
Cela me permettait de communiquer efficacement avec les architectes et les ingénieurs, d’aller sur les chantiers, de proposer des solutions techniques dans le monde nautique. Concernant mon engagement environnemental, la culture scientifique est indispensable. On ne travaille pas avec des sentiments ni de vagues idées ou intuitions : les travaux des scientifiques et des chercheurs sont notre socle. L’eau gèle à 0°C, un point c’est tout ! Avec le WWF, cette rigueur nous permet aujourd’hui d’être sollicités pour des projets de conseil et d’accompagnement auprès des politiques et des entreprises.
Quelle est votre analyse sur le futur de la pêche ?
Pour envisager le futur de la pêche, il faut cesser de considérer les mers et les océans comme une usine capable de produire indéfiniment. Depuis une vingtaine d’années, la diminution du nombre de bateaux et de pêcheurs en Europe a permis des progrès, même si cela a eu un impact négatif sur les villages côtiers. Des détails techniques, comme l’augmentation de la taille des mailles de filets, ont également contribué à rétablir progressivement les stocks de poissons. Bien que l’objectif européen, au départ fixé pour 2020, d’atteindre 100 % de populations pêchées au “rendement maximum durable” n’ait pas été atteint, la dynamique est positive.
Quelles sont les principales préoccupations liées à la pêche aujourd’hui ?
Le chalutage est un procédé efficace et peu coûteux, mais il n’est pas sélectif et détruit les fonds marins. Si on détruit les micro-organismes, les éponges et une partie de la vie du fond des océans, une part importante de la chaîne alimentaire et des écosystèmes s’effondre, ce qui n’est évidemment pas souhaitable. Il y a à minima des décisions à prendre sur les conditions de son utilisation, surtout dans les parcs marins protégés. Il faut aussi encourager des moyens de pêche plus sélectifs comme la pêche à la ligne et les casiers. La pêche artisanale doit être favorisée, car chaque kilo de poisson produit doit maximiser les emplois et le bien-être, tout en assurant l’indépendance alimentaire. L’achat du plus gros bateau de pêche au monde par une compagnie française, subventionné de surcroît, me semble regrettable1.
Que pensez-vous du développement de l’aquaculture ?
L’aquaculture n’est pas une solution miracle. Nourrir les poissons avec de la farine de petits poissons qu’on aurait dû laisser grandir est absurde. Utiliser des insectes ou de la nourriture végétale est une bonne alternative. La gestion des déchets pose aussi un sérieux problème. Les parcs d’aquaculture au fond des baies sont des milieux morts où les excréments et la nourriture non consommée s’accumulent, créant des fonds stériles sans oxygène, sans possibilité d’éparpillement de ces sédiments par les courants. Les dégâts causés au Chili en sont un exemple effrayant. Le poisson n’est certes pas réputé être un animal très sensible, ce n’est pas pour autant une raison pour le traiter comme il l’est dans certains élevages : il n’y a qu’à constater la promiscuité dans laquelle ils vivent, voir les champignons et autres parasites se développer à même leur corps, sortir de leur bouche. Comme pour la plupart des élevages industriels, le respect de la vie animale doit guider nos choix en aquaculture. Ce n’est pas une mauvaise solution en soi, l’aquaculture extensive pour l’autosuffisance est un concept qui fonctionne bien.
De Tabarly aux “Formule 1 des mers”, comment avez-vous vu évoluer la course au large ?
On doit beaucoup à un marin comme Tabarly. Ses avancées techniques étaient révolutionnaires pour l’époque, c’était un visionnaire. De nombreux marins s’étant formés auprès de lui ont par la suite eu un certain succès, il avait cette vocation de transmission. La course au large a évolué logiquement avec l’objectif inchangé : arriver à destination le plus vite possible, tout en ayant un objectif de sécurité. Toutes les considérations techniques de conception des bateaux, de la carène, des gréements, la formation des marins et le volet météorologique découlent de cela.
Les progrès ont été réalisés par des sauts technologiques successifs, chacun résolvant des obstacles. À mes débuts, on passait de la résine classique à l’époxy, puis on est passé aux fibres de carbone. De la même manière, je fais partie de la génération qui a travaillé sur les appendices : on est passés à deux safrans, puis deux dérives pour en arriver aux foils. Ces innovations ont considérablement augmenté la vitesse. La raideur accrue des bateaux permet, elle, de mieux transmettre la force du vent à la structure. Ces gains se sont de même traduits en termes de sécurité. Les marins de ma génération étaient trempés en sortant sur le pont du bateau, on a rajouté des casquettes afin de limiter cela et les skippers ne sortent presque plus aujourd’hui, les risques de se faire emporter par une vague ont diminué. À titre personnel, j’ai développé la quille pivotante, un système qui améliore la stabilité et permet de remettre le bateau à l’endroit en cas de retournement.
Quels défis la course au large doit-elle relever à l’avenir ?
Les progrès techniques et technologiques vont continuer au prix de deux choses. D’abord, une complexité de plus en plus grande avec laquelle il faudra savoir jongler. C’est déjà le cas, de la phase de design du bateau à sa production, jusqu’à son opération. La précision requise pour les manœuvres constitue un bon exemple de cette sophistication : les cheminements mis en place pour changer de cap ou changer d’allure doivent prendre en compte les nouvelles contraintes des bateaux. Cela nécessite de plus en plus d’anticiper, de penser à des échelles de temps supérieures pour ne pas se retrouver en situation de casse ou de manœuvres impossibles. Ensuite, l’explosion du prix des bateaux, une conséquence directe de la complexité. Pendant longtemps, les projets étaient portés par des coureurs qui devaient trouver un financement. Aujourd’hui, cela s’est inversé : ce sont des sociétés qui initient un projet puis choisissent un skipper et une équipe technique adéquate. Ce phénomène est sans doute plus rassurant pour le skipper, dans la mesure où il ne contracte pas d’emprunt à sa charge et perçoit un salaire tous les mois. Il dépend néanmoins du bon vouloir de son sponsor de le garder ou non. Au passage, les staffs techniques ont suivi les mêmes inflations en volume, en expertise. Cela dit, on ne fera jamais le tour du monde en 3 jours et chaque nouvelle révolution technologique va permettre de s’approcher un peu plus de l’asymptote.
On ne fera jamais le tour du monde en 3 jours, et chaque nouvelle révolution technologique va permettre de s’approcher un peu plus de l’asymptote.
La course au large est-elle compatible avec l’écologie ?
Comme tous les secteurs, le monde de la course au large se heurte à la question de l’empreinte écologique. La cohabitation avec les espèces marines est un vrai sujet : l’impact n’est pas le même selon qu’on heurte une baleine à 12 ou 25 nœuds. Les émissions carbone sont bien évidemment centrales aussi. Si ce secteur n’arrive pas à les abaisser, il disparaîtra. En l’état, ces courses finiront bien par apparaître comme étant une aberration. Des voix s’élèvent pour le retour des courses circulaires : c’est à mon sens une bonne chose. Quand on sait que, dans l’empreinte carbone d’une régate, la construction des voiliers ne s’élève qu’à hauteur de 15 à 20 %, on est tenté de vouloir diminuer prioritairement tout ce qui gravite autour.
Comment vous préparez-vous physiquement et mentalement pour les courses au large ?
La grande spécificité de la course au large est l’absence de la fédération dans la préparation des projets : chacun a sa méthode, au contraire des disciplines de voile olympiques où les athlètes suivent les protocoles de préparation dictés par la Fédération de voile. La préparation mentale est arrivée récemment, elle était rare à mon époque. La préparation physique variait : certains soulevaient de la fonte, d’autres des verres de bière ! (rires). La préparation physique et mentale est aujourd’hui incontournable : les bateaux sont bien plus violents et les skippers soumis à des contraintes proportionnelles. La constante de la préparation n’a d’ailleurs pas changé, c’est le besoin du marin qui prime avant tout et qui détermine ce qui doit être fait. Pour revenir à la préparation mentale, le dernier vainqueur du Vendée Globe en faisait beaucoup, celui d’avant bien moins, il n’y a pas de recette miracle.
Comment passe-t-on de coureur en solitaire à coureur en équipage ?
En général, on commence par naviguer en équipage avant de se tourner vers la course en solitaire. Pour les femmes, c’est souvent l’inverse, car il est beaucoup plus difficile de se faire accepter dans une équipe sans avoir fait ses preuves. Dans mon cas, l’envie de concourir en solitaire était également bien présente.
Le passage de la navigation en solitaire à la navigation en équipage ne m’a pas semblé particulièrement difficile, grâce à mon expérience de supervision des équipes à terre. La coordination des différentes équipes techniques, qui ne sont pas toujours d’accord entre elles, le choix des personnes qui nous entourent et la gestion de la confiance sont des compétences de management précieuses qui m’ont beaucoup aidée. En mer, il y a une dimension psychologique supplémentaire : on ne peut pas s’échapper du bureau pour éviter un collègue agaçant. Les nouvelles venant de la terre peuvent être difficiles, surtout si elles sont mauvaises, ce qui ajoute une complication. La promiscuité exacerbe ces situations, et il incombe au skipper d’écouter son équipage et de prêter attention aux signaux faibles pour désamorcer les tensions.
Écrire sur la mer, est-ce une évidence ?
Il y a forcément un besoin de raconter, de transmettre. Arrivé à un moment de sa vie, l’accumulation des aventures et l’envie de les partager prennent le dessus. On a tous besoin de profiter des expériences des uns et des autres. De plus, j’aime la mer, ce milieu et ce qu’il représente : nous avons cette chance exceptionnelle de vivre sur une planète recouverte en majorité d’océans. La littérature permet de se glisser dans les pas et la tête de quelqu’un d’autre. Le roman, en particulier, permet de poser des questions et de comprendre le monde.
Quels auteurs ou ouvrages vous ont inspirée dans votre œuvre ?
La collection du père de Florence Arthaud m’a inspirée dans ma jeunesse. Ces éditions rassemblaient des récits de marins et de “voileux” de l’époque. Il y avait alors bien peu de personnes qui parcouraient le monde, même une course transatlantique était difficile. En particulier Jérôme Poncet et Gérard Janichon, deux navigateurs partis faire des choses que l’on pensait impossibles à la voile. Leur récit était écrit dans un très beau style littéraire, poétique. Ils m’ont en quelque sorte embarquée avec eux. Le message qu’ils véhiculaient était le suivant : avec quelques planches de contreplaqué et de la volonté, tout est atteignable. C’est d’ailleurs ce que j’ai fini par faire en construisant moi-même mon bateau. Les grands classiques comme Moitessier et Moby Dick m’ont aussi influencée, mais avec un regard plus littéraire.
Pouvez-vous nous parler de votre processus d’écriture ?
Le temps passe et je réalise qu’écrire un roman est une manière de répondre à une question que j’ai en tête. Cela peut concerner la vérité, la solitude, les relations humaines, ou, comme dans mon dernier ouvrage, le déni environnemental. En structurant le contexte, j’incarne ces questions dans des personnages. Leur évolution au fil du récit m’aide à envisager des solutions et à comprendre les interactions humaines face à ces problématiques.
Une fois le lieu et l’époque choisis, je me documente énormément. C’est, à mon sens, essentiel pour respecter l’histoire et mes lecteurs. Je tiens à faire ressentir les odeurs, les mouvements, comme une véritable immersion.
L’écriture se fait au fil de la plume : je n’utilise pas de plan. Les personnages se construisent au fur et à mesure. Mes contraintes professionnelles m’éloignent parfois de l’écriture quelques semaines, mais ces pauses permettent de mûrir le texte et les personnages. Parfois, même 10 pages avant la fin, je ne sais pas encore comment cela va se terminer. Mais c’est ainsi que cela fonctionne le mieux !
Comment qualifieriez-vous l’importance du monde associatif pour le monde maritime ? Et plus généralement pour la sauvegarde de l’environnement ?
Les associations sont indispensables à nos vies sociales. Elles permettent de représenter des citoyens et des idées. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen définissait déjà ce droit de porter ensemble des causes importantes. Leur rôle social et économique est crucial : les emplois et le PIB générés par les associations sont significatifs et doivent être reconnus. Elles jouent aussi un rôle majeur dans la promotion de valeurs sociétales. Par exemple, elles ont été les premières à changer le regard sur le handicap, et le même constat s’applique au dérèglement climatique et à la perte de biodiversité.
Les scientifiques ont travaillé sur ces questions environnementales, mais se sont souvent arrêtés là, estimant que militer n’était pas leur rôle. Les associations ont alors pris le relais et deviennent incontournables. Le WWF a récemment publié un rapport sur l’eau douce en France, synthétisant 30 ans d’actions, constatant les difficultés et proposant un plan d’action. Ce rapport est probablement sur le bureau du ministre, prouvant l’importance de notre travail de conseil et d’observation. Les entreprises cherchent aussi notre accompagnement sur diverses thématiques où nous sommes compétents.
Il faut garder en tête est que les associations ne sont pas élues ! Elles ne représentent qu’elles-mêmes. Pour WWF, par extension, nous pouvons représenter les 400 000 donateurs, mais ça s’arrête là. Nous ne pouvons pas légiférer, seulement proposer des idées ; c’est aux députés et sénateurs de prendre le relais.
Quelles ont été les mesures les plus significatives pour la préservation des océans ces derniers mois ?
Parmi les mesures significatives prises récemment, la discussion BBNJ (Biodiversity Beyond National Jurisdiction) à l’ONU me vient à l’esprit. Son objectif était de définir la réglementation de la haute mer. WWF est beaucoup intervenu sur ce sujet et nous sommes satisfaits de la version finale de l’accord. Il permet notamment de protéger des aires marines en haute mer. Les États y envisageant une activité économique devront effectuer au préalable des études d’impacts et seront soumis au partage du bénéfice. Les États doivent maintenant ratifier cet accord, ce qui sera un enjeu crucial dans les prochains mois.
Avec Le Naufrage de Venise, Isabelle Autissier nous invite à “sortir du déni” face à la montée des océans. Stock, 11 mai 2022, 200 pages.
Quels sont au contraire les plus grands risques encourus ?
Concernant les menaces, la question des grands fonds a été un point de concentration important : nous avons bataillé avec les cabinets adéquats pour obtenir l’interdiction de l’exploitation des grands fonds par la France3. C’est une grande fierté d’en être arrivé là. L’organisme de l’ONU qui supervise ces espaces et délivre les permis de recherche est sous l’influence de pays ayant des intérêts forts. Je crains que la juridiction commence à octroyer des permis sous prétexte de besoin en minerais et matériaux présents sur ces grands fonds. Quand on connaît l’unicité de ces écosystèmes où la vie se développe malgré la pression de l’eau démentielle et l’absence de lumière, on ne peut que se sentir concerné par le risque encouru. Ces systèmes écologiques sont des trésors d’ingénierie.
La question de l’indépendance alimentaire des populations doit nous alerter. Les prémices sont déjà là avec une surpêche évidente pour compenser la raréfaction des ressources. Si on atteint +2°C de réchauffement, les coraux disparaissent, entraînant avec eux la chaîne alimentaire dont ils sont la base. Ce sont 1,5 milliard de personnes qui seraient ainsi concernées.
Quel message souhaiteriez-vous faire passer à notre lectorat ?
Le monde a absolument besoin de vous, mais il ne faut pas se croire tout-puissant. On doit résoudre une grande quantité de problèmes, trouver de nouvelles méthodes et des conceptions techniques novatrices, c’est évident. Néanmoins, la pure technicité ne résoudra pas le problème du climat, il faut réduire les consommations. Certains paradigmes comme celui de l’avion à tout bout de champ doivent être abandonnés. La France est tenue de former des ingénieurs qui ont la tête bien faite et qui trouveront les changements de société dont nous avons besoin. Vous devez être conscients et à la hauteur de la place que vous avez dans la société.