Interview de Maxime de Lisle, président de Seastemik et secrétaire général de la Ocean Sustainability Foundation
Ancien officier de la Marine nationale, diplômé en finance de Dauphine et de l’ESSEC, Maxime a travaillé pour Altai Consulting au développement de pays post-conflits avant de rejoindre l’équipe de direction d’une start-up. En 2019, il monte une expédition en kayak en Alaska, inspirant une BD publiée en 2022. Il a ensuite servi sur des bateaux de Sea Shepherd, combattant la pêche illégale, avant de cofonder Seastemik – une ONG dédiée à la protection des océans en transformant le système alimentaire pour le rendre durable et équitable – et de rejoindre l’Ocean Sustainability Foundation, qui vise à créer une Plateforme Internationale pour la Durabilité des Océans
(IPOS).
Pourquoi la croissance de l’industrie du saumon est-elle préoccupante et quelles en sont les conséquences ?
La consommation de saumon est en très forte croissance ; on en retrouve partout : dans les sushis, les “poke
bowls”, dans les cantines scolaires et les restaurants d’entreprise. Or ces poissons sont en très grande majorité élevés en aquaculture, une industrie dont les impacts néfastes sur l’environnement se répercutent à toutes les
échelles et partout sur la planète. Les saumons étant carnivores, on importe des poissons des eaux africaines
ou du Chili pour nourrir les saumons en élevage dans les eaux du nord de l’Europe. Les crevettes krill situées
en Antarctique et responsables de la couleur rose du saumon sont menacées pour les mêmes raisons. Avec elles, c’est toute la chaîne alimentaire ascendante qui se trouve dégradée. Étant donné la raréfaction des ressources piscicoles, du soja est aussi employé, ce qui met une pression supplémentaire sur les cultures en Amérique du Sud et donc sur la déforestation de l’Amazonie. Les dégâts environnementaux sont colossaux.
Quels sont les impacts sanitaires de l’aquaculture ?
Il y a un véritable enjeu de gestion des excréments qui s’amoncellent au fond et pèsent ainsi sur les écosystèmes à proximité immédiate des lieux d’élevage, et les cages dans lesquelles les poissons sont élevés sont insalubres au possible. Dans ces espaces restreints, les maladies se propagent inévitablement, ce qui implique un recours à toute une panoplie de médicaments et de vaccins pour limiter ces effets… des produits qu’on retrouve ensuite dans les assiettes. Le saumon est un poisson gras ; il a de ce fait tendance à capter les microplastiques et les polluants éternels avec lesquels il est en contact. Cet animal fait depuis peu partie de la liste rouge de l’IUCN (International Union for Conservation of Nature). En définitive, sa consommation à cette échelle ne fait du bien ni à la planète ni à la santé humaine.
Tout cela a lieu dans un contexte où les Français sont dans une surconsommation de protéines animales. Il faut revenir à un paradigme où l’on consomme moins, mais mieux. Les poissons de plus petite taille comme les anchois, les maquereaux et les sardines ont des qualités nutritives indéniables et leur pêche peut-être bien plus durable.
Vous avez cofondé l’ONG Seastemik dont la première mission est de stopper la consommation de
saumon industriel intensif. Sur quels leviers vous appuyez-vous ?
Seastemik se concentre en premier sur les entreprises. Ce sont elles qui détiennent la capacité d’agir rapidement à grande échelle : les géants de la restauration collective servent des centaines de millions de repas chaque jour. Si on éclaire sur l’impact, qu’on informe suffisamment bien et qu’on propose des solutions, les résultats sur la production seront énormes.
Le levier légal est également utilisé, en particulier sur les projets en gestation des fermes usines à terre. Ces initiatives sont une suite du format actuel d’élevage : les pollutions en mer commencent à être un sérieux problème, l’espace peut venir à manquer et les facteurs exogènes comme la température de l’eau ne sont pas contrôlables. Cela dit, ces dispositifs présentent de nombreux dangers : ces milieux seraient clos, les poissons auraient d’autant moins d’espace, une pression supplémentaire sur l’eau serait ajoutée. C’est pourquoi une demande de moratoire a été effectuée auprès du Parlement français pour suspendre ces activités temporairement. Les autres actions relatives au périmètre juridique se caractérisent par la continuité de la loi “EGalim” dont l’objectif est de promouvoir une alimentation pour une meilleure santé.
L’activisme est-il important pour la protection des océans ?
Il permet d’être présent sur le terrain et d’y avoir un impact direct, bien que modéré en ampleur. Mon expérience dans les rangs de Sea Shepherd en action de police des pêches a permis d’arraisonner de nombreux bateaux. Selon la gravité des infractions, une amende est infligée, le matériel de pêche est confisqué, mais cela reste limité. Je reste convaincu de l’importance du militantisme, car Sea Shepherd reste aujourd’hui la seule organisation capable d’aligner en permanence une flotte d’une dizaine de bateaux dédiés uniquement à la lutte contre la pêche INN (pêche Illégale, Non déclarée, Non réglementée). Cette présence permet de dissuader, de documenter, de récolter des données qui sont ensuite valorisées par d’autres associations et même parfois par les services de l’État. Le cadre de ces missions est parfaitement légal ; en Afrique, les officiers de police des pêches et des douanes embarqués sur les bâtiments assurent la légitimité de l’action.
Comment sensibiliser le grand public à la cause des océans ?
La sensibilisation du grand public est un autre volet essentiel de mon engagement pour la cause océane. Ces dernières années, j’ai travaillé sur des projets de bandes dessinées. À mon sens, c’est un format qui permet de toucher les gens, de faire appel à leur sensibilité. Personne ne lirait un ouvrage technique sur l’état de la pêche tandis qu’en mêlant ces informations dans une histoire et un dessin, cela permet de véhiculer plus largement le message que l’on souhaite faire passer.
Et au niveau politique ?
Concernant la pêche, c’est une compétence exclusive de la Commission européenne ; tout est négocié à ce niveau. L’aquaculture dont nous parlions n’y fait pas exception et la législation arrive pour réguler ce qui est d’ores et déjà en place. Il y a une vraie nécessité de conseiller et d’accompagner les décideurs sur ces thématiques via la mise à disposition de synthèses des travaux scientifiques et des activités de conseils. Quoi qu’il en soit, le sentiment de travailler sur ces sujets est positif : les initiatives sont nombreuses et en l’espace de quelques années, on voit que les espèces sont capables de se régénérer dès que la pression humaine se réduit. Tous les voyants ne sont pas du tout au vert, mais il y a du mieux et il faut rester positif.
La Ocean Sustainability Foundation veille à la durabilité des océans. Dites-nous en plus.
L’année de la mer débute en septembre 2024 et doit nous mener jusqu’à la 3e CNUO (Conférence des Nations Unies sur les Océans) en juin prochain à Nice, lors de laquelle la fondation souhaite officiellement présenter la Plateforme internationale pour la durabilité des océans (IPOS). Il va y avoir un grand nombre de chantiers sur cette période ; la France est en retard sur de nombreux sujets, et assez pionnière sur quelques autres, mais il faut faire perdurer ce statut et cela passera par des actions concrètes. Un plaidoyer soutenu par une cinquantaine d’associations a été lancé par BLOOM ; il se compose de 15 demandes pour “sauver l’océan, le climat et les emplois”.
Le poids économique de la pêche est relativement limité ; son PIB est équivalent à celui de la tomate. Cependant, le pouvoir émotionnel et symbolique est très fort. La redirection vers un modèle de pêche plus durable est nécessaire et à portée de main à condition d’un peu de courage des politiques, des entreprises et de nous tous citoyens consommateurs. La transformation de la filière passera par la mise en place de formations pour les pêcheurs et par une refonte des flottes de pêche. Il faut accompagner les territoires afin de dynamiser ce renouveau directement depuis les villes et villages côtiers.