Astrophysicienne à l’Observatoire de Paris, Françoise Combes a été directrice adjointe du laboratoire de physique de l’École normale supérieure de 1985 à 1989. Elle a été présidente de la Société française d’astronomie et d’astrophysique (2002-2004) et a dirigé le Programme national galaxies du CNRS (2001-2008). Elle est professeure émérite au Collège de France, titulaire de la chaire Galaxies et Cosmologie depuis 2014. Elle est éditrice de la revue européenne Astronomy & Astrophysics, depuis 2003. Ses activités de recherche sont consacrées à la formation et à l’évolution des galaxies, dans un contexte cosmologique. Elle a reçu la médaille d’or 2020 du CNRS ainsi que le prix international Pour les Femmes et la Science L’Oréal-Unesco 2021.
Pour ce Grand Entretien, nous avons été reçus par une Grande dame, l’une des plus grandes scientifiques françaises. Dans son bureau de l’Observatoire, loin du faste du Palais du quai de Conti, elle a répondu à nos questions avec la simplicité des grands, sans chichi, sans fard, pour nous éclairer sur la vie de la science et de ceux qui la font en France, en Europe et dans le monde. Un monde bien bouleversé ici aussi ! Mais il y a de l’espoir, comme vous le verrez, et nombre d’actions à entreprendre.
Vous avez été élue présidente de l’Académie des sciences en 2025, vingt et un ans après y avoir été admise. Pouvez-vous décrire sa mission et votre rôle ?
Le rôle des académiciens est de valoriser et faire rayonner la science, par l’enseignement (ex. : La main à la pâte1), la diffusion et la transmission de toutes les connaissances. Nous avons aussi un rôle d’expertise auprès des décideurs et des médias, qui la transmettent ensuite au grand public. Forte de 300 experts – en mathématiques, physique, sciences de l’univers, informatique, biologie, chimie, etc. –, l’Académie s’organise autour de thématiques, avec des groupes de travail (dont en permanence trois à cinq en cours) compilant les connaissances sur un sujet donné, ce qui permet de parer à toute demande d’un décideur. Exemple récent : hydrogène et énergie. Nous avons publié un rapport d’une quarantaine de pages avec nos recommandations. Tous les rapports sont visibles sur notre site web. Tant de sujets sont intéressants, on apprend tous en même temps ! À l’origine, lorsque Louis XIV a fondé l’Académie en 1666, il s’agissait de disposer d’un réservoir d’expertises. L’astronomie y était très bien représentée, car la flotte anglaise rôdait et l’on s’orientait avec les longitudes… Le président de l’Observatoire de Paris était, je crois, la troisième personne de l’État. Ça a un peu changé depuis…
Nous avons aussi une forte activité internationale, avec le S7 et le S20 annuels. Le S7 regroupe les académies des sept pays du G7, qui se réunissent quelques mois avant le sommet – en 2025 au Canada en mai – pour choisir trois sujets d’actualité (migration soutenable, climat et santé, technologies et sécurité des données) et proposer des recommandations aux décideurs politiques, en espérant qu’ils en tiendront compte ! En 2026, la France accueillera le S7. Nous sommes donc en train de préparer des sujets (les constellations de satellites, la santé mentale et l’Arctique). Le S7 se fait avec les Canadiens, les États-Unis, le Japon et quatre pays européens et est un moment convivial. Le S20, avec la Russie et la Chine, est plus… compliqué.
Lorsque Louis XIV a fondé l’Académie en 1666, il s’agissait de disposer d’un réservoir d’expertises.
Comment êtes-vous devenue présidente ? Faites-nous découvrir les coulisses de cette élection…
Cela ne ressemble pas à une élection politique, mais plutôt à de la cooptation. Les candidats écrivent tout de même une lettre de motivation, mais le jalon clé est le poste de vice-président. C’est donc deux ans avant que se passe la vraie élection ! Il a été demandé pour 2023 à quelques personnes “Voulez-vous bien être vice-président ?”. J’avais dit “oui”, de même que d’autres candidats. Ensuite, le Comité d’élection – composé de représentants de toutes les thématiques concernées – est chargé de converger et de voter sur une personne qui devra être élue par l’ensemble des académiciens, en comité secret, qui est l’assemblée générale. On s’arrange pour qu’il n’y ait pas de bagarre entre prétendants, en recherchant un consensus sur une personne. Elle est élue fatalement, dirais-je, puisqu’il n’y a alors plus personne d’autre en lice !
Cela rappelle l’élection du Pape…
Peut-être ! Vous savez, pour une élection à 300 personnes, il y a un risque de clivage que l’Académie souhaite éviter à tout prix. Une fois qu’on a fait les deux années de vice-présidence, automatiquement, on devient président(e).
Comment passez-vous de l’astrophysique, discipline théorique “la tête dans les étoiles”, aux responsabilités concrètes de la présidence de l’Académie ?
Ce sont des choses différentes. Je travaille sur l’une ou sur l’autre, rarement les deux à la fois, même s’il arrive à l’Académie de parler d’astrophysique, dans des conférences-débats. Ces conférences intéressent, que ce soit pour les exoplanètes, la cosmologie, l’univers. Nos connaissances sont, un peu comme ce dernier, en expansion accélérée ! On a appris quantité de choses sur les trous noirs, les ondes gravitationnelles. Bien sûr, il y a encore beaucoup de physique ou de matière inconnue (matière noire, énergie noire – mais il est possible aussi de changer la gravité, ce qui ferait que la physique de base devrait être complètement révisée !).
Et puis il y a des applications. Le GPS ? C’est de la relativité générale. Le lancement de PHARAO2 ? Disposer d’horloges atomiques ultra-précises… Une horloge atomique est une fontaine à atomes de vitesse nulle. Ces “atomes froids” permettent d’obtenir une précision immense sur le temps. Dans l’espace, cette horloge ne perd pas même dix secondes sur 3 milliards d’années, c’est-à-dire un quart de l’âge de l’univers. Pas mal, non ? Et à quoi cela sert-il ? À faire des mesures de précision. Par exemple de l’altitude. Entre la cave de ce bâtiment et le 7e étage où nous nous tenons, le temps ne passe pas à la même vitesse. Avec 18 chiffres significatifs, on voit que le temps est plus lent à la cave. Si nous voulons vivre plus longtemps, nous devrions y descendre immédiatement !
Enfin, pour un scientifique, côtoyer les académiciens permet d’avoir une vue plus large. On apprend beaucoup sur la biologie, la géophysique, les maths.
Pour un scientifique, côtoyer les académiciens permet d’avoir une vue plus large.
Qu’est-ce qui vous distingue de vos prédécesseurs ? La personnalité du président ou de la présidente peut-elle influencer le destin de l’Académie ?
La première chose qui me différencie, c’est que je suis la deuxième femme à la présidence de cette Institution ! La première (depuis 1666) est Marianne Grunberg-Manago, biologiste, élue il y a 30 ans. Mon thème de prédilection, évidemment, est une autre différence majeure : il n’y avait pas eu d’astronome depuis plus de 50 ans.
Au niveau de la personnalité, il faut faire preuve de souplesse et de diplomatie pour que tout le monde participe. Mais comme les décisions sont prises collégialement avec le Bureau, les personnalités sont un peu noyées dans le collectif et l’impact individuel s’atténue.
Bien sûr, chaque président a sa manière de faire… Mon prédécesseur Alain Fischer nous a proposé des visites tous les mois dans un ministère, car il pensait que nous devions absolument avoir des contacts avec le gouvernement. Nous avons d’ailleurs recréé le Conseil présidentiel de la science, qui n’existait plus depuis Giscard d’Estaing. Sans scientifique au gouvernement, la science n’est pas valorisée et ses budgets sont toujours sacrifiés en premier. Nous allons donc plaider notre cause à l’Élysée, à Matignon, dans les ministères…
Beaucoup de rapports sur l’énergie ont été produits par le groupe de travail de Marc Fontecave, avec des commentaires sur la dernière PPE3 (Programmation pluriannuelle de l’Énergie), qui ont été quelque peu mal interprétés par certains journalistes, dans le style “L’Académie critique le gouvernement…”. Nous avons été à Bercy rencontrer le ministre de l’Énergie dans une ambiance pas vraiment zen…
Les écoles des Mines forment ingénieurs et scientifiques. Plusieurs de leurs diplômés ont d’ailleurs rejoint l’Académie récemment3. Quel lien faites-vous entre science et ingénierie ? Comment s’intègrent les aspects économiques, industriels ?
Beaucoup de personnes sont à cheval sur les deux, certains étant plus fondamentaux. Un certain nombre d’académiciens font aussi le lien avec l’Académie des Technologies. Il est vrai que cette dernière est assez récente en comparaison de la nôtre. Sur le palais de l’Institut, au 23 quai de Conti, on a d’abord chronologiquement l’Académie française, la plus connue du grand public, avec 30-40 personnes. Éclectique, elle n’accueille pas seulement des écrivains, mais tous ceux qui rayonnent pour la France à très haut niveau : des scientifiques (le physicien Alain Aspect, le biologiste Jules Hoffmann), des politiques (Valéry Giscard d’Estaing, Simone Veil)…
Il y a ensuite l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (de l’ordre de 45 membres) qui est assez ancienne. Puis l’Académie des Sciences, celle des Beaux-Arts (60 membres), et l’Académie des Sciences morales et politiques (45 membres). Avec ses 300 membres, l’Académie des Sciences compte plus de personnes que toutes les autres réunies ! L’Académie des Technologies, trop récente, n’a pas les mêmes traditions.
Prenons à nouveau l’exemple de l’hydrogène. Il y a beaucoup de R&D à faire parce qu’on n’est pas près d’avoir la solution technique ! Pour nos rapports, nous consultons des experts extérieurs à l’Académie : l’Académie des Technologies, mais aussi EDF ou le CEA.
L’enseignement de la science et celui de l’ingénierie partagent-ils les mêmes défis ? Quels sont selon vous les enjeux communs ?
Le commun, c’est “pour la science”. Nous en avons besoin pour l’innovation et le développement de la recherche en France. Le paysage est sinistré… Notre pays décline depuis plusieurs décennies. La Chine est maintenant en tête : le nombre de publications y a dépassé, y compris en qualité, les États-Unis.
Il faut dire que les USA sont dans une position assez catastrophique en ce moment avec Donald Trump, avec un ministre de la Santé antivax et un ministre de la Science… anti-science ! Le changement climatique ? “Une arnaque !”. Une mouvance qui professe des idéologies contre la science, sans parler des invraisemblables “platistes” (9 % de personnes croient que la Terre est plate !). On voit bien qu’il se passe quelque chose, une sorte de recul, c’est curieux. Les conséquences sont bien réelles : budgets coupés, licenciements de chercheurs… Au passage, le gouvernement a monté un comité “Choose France”, présidé par notre président sortant Alain Fischer, qui étudie les dossiers de chercheurs américains essentiellement. L’Agence nationale de la recherche (ANR) dispose d’un (petit) budget de 100 millions… Quand on sait que les États-Unis finançaient jusqu’ici la recherche mondiale… Par exemple, le National Institute of Standards and Technology (NIST), qui possédait une base de données énorme sur les atomes pour les physiciens, astronomes et géophysiciens, a été laminée. On ne sait vraiment pas ce qui va advenir ; nous avons des miroirs de ces bases de données, mais elles n’évolueront plus aussi vite. Personne n’a les moyens de faire autant de recherche dans ce domaine, même pas l’Europe. Refermons cette triste parenthèse.
Alors, comment combat-on tout cela ? Deux axes majeurs. Tout d’abord, l’Académie est là pour soutenir la science à tous les niveaux, en particulier dans l’enseignement, lui aussi en souffrance, car la science n’y est pas du tout mise en valeur. Les professeurs ne sont pas scientifiques, les scientifiques ne deviennent pas professeurs (ils sont bien mieux rémunérés ailleurs). Donc tous les professeurs de collèges et lycées sont des littéraires, dont beaucoup ont peur d’aborder la science. La main à la pâte aide (une initiative de Georges Charpak, Pierre Léna et Yves Quéré), avec sa petite dotation budgétaire, mais ceux qui viennent se perfectionner sont justement les moins littéraires. Les autres n’osent même pas pousser la porte…
Et puis il y a la diffusion via les conférences. Un exemple : le festival annuel de science “Sur les épaules des géants” avec la ville du Havre, avec lequel l’Académie est partenaire, et plusieurs académiciens participent chaque année. Vingt lieux dans la ville, théâtres, cinémas, tous dédiés à la science ! Dans le grand auditorium Simone Veil, plusieurs académiciens ont donné une conférence devant 500 personnes, qui posent beaucoup de questions. Il faut lutter sur tous les fronts !
L’Académie est là pour soutenir la science à tous les niveaux, en particulier dans l’enseignement.
Les parcours professionnels scientifiques sont exigeants. Typiquement, ils consistent à réaliser deux postdocs à l’étranger pour espérer avoir un poste en France avec un salaire peu attractif… Qu’en pense l’Académie ?
Le poste permanent s’obtient en effet de plus en plus tard (6 ans en moyenne après la thèse). C’est pénalisant pour les jeunes femmes qui veulent fonder une famille. Dans mon domaine, la proportion de femmes est passée de 35 % à 20-30 %. Face à cela, l’Académie a, par exemple, demandé au CNRS de garantir des financements aux jeunes chercheuses au retour de maternité.
D’une manière générale, beaucoup de jeunes chercheurs se posent des questions. Les « Young Academy » fonctionnent très bien dans toute l’Europe, en Afrique, à Hong-kong… La France était le seul pays à ne pas en avoir ! Nous allons en créer une pour les 25-40 ans (elle sera par la suite indépendante) : chaque jeune membre y participe pendant 5 ans, l’objectif est de valoriser la science, la diffusion, l’enseignement, favoriser l’entraide entre jeunes, pour décrocher des financements européens comme les ERC (European Research Council grant). Pour l’obtention de financements, l’Europe est très importante (la France y est aussi déclinante), avec des starting grants en millions d’euros pour plusieurs années, ce qui permet aux jeunes d’avoir des crédits pour continuer leur recherche.
Vous avez un palmarès impressionnant ! Quelle est la recette de votre réussite ? Le travail ? La chance ? Le talent ? Et s’il y avait une chose à changer, quelle serait-elle ?
Difficile, votre question… Honnêtement, tout s’est passé très vite. J’étais absorbée par mon travail, passionnée. Les découvertes se sont enchaînées… De la cosmologie du Big Bang, je suis passée aux observations sur télescope. J’ai eu la chance d’arriver au moment où l’on cherchait des molécules dans l’espace – et on en trouvait tous les jours ! Dans le milieu interstellaire, pourtant pratiquement vide, les atomes se rencontrent et forment toutes sortes de composés organiques : acides aminés, alcool éthylique (oui, il y a de l’alcool dans l’espace !), sel, acétone… C’était une période formidable, on progressait de façon exponentielle ! Les télescopes nous révèlent les galaxies lointaines. Avec le James Webb, il est possible de remonter jusqu’au Big Bang, et d’observer des galaxies primordiales ! Et ce n’est pas fini : nous construisons un télescope radio d’un million de mètres carrés. J’ai participé à toutes ces avancées, avec énormément de travail, mais c’était comme un loisir pour moi, je ne m’en rendais pas compte ! Les choses sont arrivées sans que je les cherche trop. Il y a toujours une part de sérendipité, de chance, et surtout j’ai eu l’immense fortune de vivre une période où l’astrophysique découvrait constamment. En comparaison avec d’autres domaines, comme la physique des particules, où de nouvelles particules sont recherchées en vain depuis des dizaines d’années ! Tandis que les Prix Nobel de physique en astronomie s’enchaînent… Ondes gravitationnelles, fusion de trous noirs, lentilles gravitationnelles, accélération de l’expansion… En début de carrière, je n’étais pas sûre de faire de l’astrophysique, puis j’ai visité quelques labos, vu que la cosmologie était passionnante et j’ai choisi ce domaine, chose que je ne regrette pas !
Vous êtes engagée pour la présence des femmes en science, comme en témoigne votre dernier ouvrage (voir ci-dessous). S’agit-il de réparer le passé ou de préparer l’avenir ? Comment faciliter leurs parcours ?
Même si la fraction de femmes en astronomie, par exemple, mais aussi en physique, n’augmente pas, on essaie de la maintenir, et de la faire progresser. Le vrai progrès se situe au niveau du plafond de verre. Les Académies n’ont pas accepté de femmes pendant des siècles. Marie Curie avait essayé d’entrer à l’Académie des sciences, et s’était heurtée à un refus catégorique. Même sa fille, Irène Joliot-Curie, qui s’est présentée quatre fois (à l’époque, on se présentait, ce n’est plus le cas aujourd’hui), a toujours été refusée. La première élue à l’Académie des Sciences a été Yvonne Choquet-Bruhat en 1979. Quand je suis entrée à l’Académie, il y a 20 ans, il y avait à peu près 6 % de femmes. Aujourd’hui on est à 20 %. En 2024, sur 18 nouveaux élus, il y a eu 10 femmes. Nous avons bien œuvré ! Nous n’avons rien forcé. On demande simplement qu’il y ait au moins une femme parmi les quatre candidats à un poste. Quand on les cherche, on les trouve ! Et elles sont très compétitives – sans qu’il soit besoin de les pousser.
Nous essayons aussi de valoriser les anciennes scientifiques qui étaient complètement invisibilisées, comme pour ce projet d’inscription de noms sur la tour Eiffel. 72 noms de femmes à placer en regard de 72 noms d’hommes. Un succès !
Concernant le présent et l’avenir, nous remettons des prix. Avec L’Oréal-Unesco par exemple, qui récompense 35 jeunes talents par an : nous sélectionnons les lauréates parmi 700 candidates – un vrai travail ! Le prix Irène Joliot-Curie, financé par l’État, reconnaît une femme scientifique de l’année, 2 ou 3 jeunes femmes scientifiques et une chercheuse en entreprise. L’Académie sélectionne et délibère en tant que jury. En fait, au-delà de la question de valorisation des femmes scientifiques, nous avons 81 prix chaque année ! Nous les remettons sous la coupole de l’Institut, lors de belles cérémonies.
Genre et sciences
Comment rééquilibrer la place des femmes en science ? Cet ouvrage sous la direction de Françoise Combes réunit des textes de chercheuses et de chercheurs de disciplines variées. Il croise les analyses – le genre dans la science et comme objet de science – et propose des solutions concrètes pour favoriser la diversité et la représentation de tous les talents, essentielles à l’innovation.
Odile Jacob, 8 octobre 2025, 384 pages

En tant que scientifique, qu’est-ce qui vous inquiète ?
Nous avons déjà parlé de ce qui se passe aux États-Unis, avec des centaines de milliers de chercheurs littéralement virés du jour au lendemain. Ils sont en train de se tirer une balle dans le pied, car sans recherche fondamentale, c’est leur innovation et leur futur économique qu’ils détruisent. C’est sidérant.
Je suis aussi inquiète pour l’Europe, loin derrière les États-Unis en science, et maintenant la Chine. Quant à la France… on peut se poser des questions. On a certes eu quelques prix Nobel, mais il faut avoir conscience qu’ils étaient en grande partie expatriés. Par exemple, Michel Devoret a fait sa carrière aux États-Unis (il a commencé au CEA, pour aller ensuite à Berkeley, puis à Yale) ; Anne L’Huillier a fait sa carrière en Suède.
Pour l’astrophysique, on est un peu à l’abri, car on est internationalisé depuis les débuts, soit depuis 60 ans. En 1960, les Européens se sont dit que, pour aller observer l’hémisphère sud, aller au Chili était très coûteux, et donc les pays européens se sont unis pour fonder l’Observatoire Européen Austral (ESO). Nous avons les meilleurs télescopes au monde, dont un instrument de pointe, un télescope optique de 39 mètres de diamètre. Les Américains n’ont pas encore réussi à faire un 30 mètres ! Pareil pour la radioastronomie : on est vraiment à la pointe. La France participe, car elle est obligée de contribuer à l’ESO. Sur les seuls crédits français, rien ne serait possible. Les financements européens nous sauvent. Pour l’espace, c’est pareil. Il existe une pleine collaboration entre NASA et ESA. Les Français bénéficient du James Webb – sur lequel des instruments ont été construits par les Français. Et l’ESA a lancé Euclid, télescope spatial européen, où la France tient un rôle central.
Mais il y a un hic : nous avons peut-être les instruments, mais pas le personnel. Par exemple, quand un Américain obtient du temps sur le James Webb ou un autre télescope, il décroche automatiquement un postdoc. Ce qui n’est pas le cas en Europe. Il faut tout faire nous-mêmes. Très bien. Sauf qu’au bout d’un an, nos données deviennent publiques. Si on ne les traite pas très vite, quelqu’un d’autre les exploitera à notre place. Question de compétitivité. La situation est encore plus difficile en biologie où la maintenance d’un laboratoire est extrêmement coûteuse. La loi de programmation de la recherche a promis 4 milliards sur 10 ans, puis vient le temps des coupes… Les politiques publiques doivent prendre conscience que la science, c’est des outils, mais aussi des personnes et des financements, et que si on n’a pas l’ensemble, on ne peut pas avancer.
Un message que vous souhaiteriez faire passer à nos lecteurs pour conclure cette interview ?
J’aimerais encourager vos jeunes lecteurs à poursuivre leur carrière scientifique, à ne pas abandonner la recherche et l’innovation, parce que l’on compte sur eux pour la recherche future et pour les progrès que pourront faire les scientifiques français. Pourquoi les progrès seraient-ils le fait seulement de chercheurs aux États-Unis ou en Chine ? L’Europe doit se redresser et ils sont les garants de notre futur commun.