Dominique Poiroux (CM86)
Innover, protéger, transmettre
Par Axel Cypel (P99),
Rédacteur en chef
De la nutrition médicale aux fonds de private equity, de l’administration publique aux conseils d’école d’ingénieurs, cet ancien grand commis de l’État devenu dirigeant international livre un regard lucide sur l’innovation française. Brevets, deeptech, IA générative, formation des ingénieurs : la France dispose d’atouts réels, mais doit encore muscler sa capacité d’innovation.
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Dominique Poiroux est depuis 2021 président de Healthynvest et partenaire stratégique de fonds de capital-investissement en nutrition spécialisée. Il a de 1997 à 2021 été directeur général chez Danone, notamment de la R&D globale, et de Nutricia, sa division mondiale de nutrition médicale. Il avait avant servi l’administration française, et a été directeur de cabinet du ministre chargé de la recherche. Il préside le conseil d’administration de l’Institut national de la propriété industrielle (INPI), le CA de la Fondation Mines-Télécom et le conseil d’école de Mines Saint-Étienne. Il est ingénieur du corps des mines et diplômé de l’École polytechnique.

 

Propos recueillis en avril 2026 par AXEL CYPEL (P99) et SYLVAIN VITET (E82)

Tu as passé dix ans dans la fonction publique avant de rejoindre Danone et de diriger Nutricia. Quelle est l’importance de ce secteur de la nutrition spécialisée, souvent méconnu ?

 

C’est un secteur clé, parce qu’il apporte une nutrition adaptée à des populations très fragiles : les bébés, avec les substituts du lait maternel, et les patients affectés de certaines pathologies comme le cancer ou les maladies neurodégénératives. 

C’est un secteur passionnant parce qu’il est à l’interface du monde pharmaceutique, celui des patients, et du monde de l’alimentaire, celui des consommateurs. Cette dualité est très stimulante. C’est avec les médecins qu’on élabore les innovations – ce sont eux qui recommandent ou prescrivent ces produits – et ce sont les consommateurs – la maman et le bébé, le patient – qui ont une expérience gustative, ce qui n’existe pratiquement pas dans le médicament. Tous ont également besoin d’avoir confiance dans une marque.

On y retrouve donc des acteurs de l’agroalimentaire (Nestlé, Danone, Lactalis), mais aussi de grands noms du secteur pharmaceutique comme Abbott ou Fresenius. Les entreprises chinoises montent en puissance : 50 % du marché est en Chine ! Il y a aussi beaucoup de petites entreprises innovantes, y compris des start-ups, qui sont plus focalisées (un groupe de patients plus petit, une distribution plus adaptée…).

 

La R&D en nutrition médicale est longue et coûteuse. Quelles en sont les spécificités ?

 

L’innovation doit d’abord répondre aux exigences médicales des médecins et des autorités de santé, avec des études cliniques très sérieuses et une évaluation rigoureuse du service médical rendu, afin d’accéder au remboursement pour les patients en affection de longue durée. Il faut aussi que ces produits de nutrition plaisent aux patients. Le travail sur le goût est clé et sophistiqué : un patient atteint de cancer n’a plus d’appétit, sa perception gustative est complètement transformée. Il faut donc travailler des formes plus concentrées pour apporter les calories et les protéines, en trouvant des goûts adaptés.

 

Quels sont les principaux obstacles à l’internationalisation de ces produits ?

 

Il nous faut à la fois concevoir des innovations globales, en optimiser le développement et la production en visant l’échelle mondiale (centre de R&D mondial, unités de production capables de desservir le monde entier), mais aussi les adapter aux marchés locaux, car chaque système de santé est unique et les pratiques médicales spécifiques à chaque pays. Les réglementations US, européenne, chinoise sont différentes, les dispositifs de remboursement encore plus morcelés : il faut donc gérer une grande complexité. Par exemple, malgré la réglementation européenne, les discussions avec les autorités de santé se font, en Europe, pays par pays !

Quand j’ai dirigé Nutricia, j’avais le vivier de talents de Danone dans l’agroalimentaire, mais j’ai également recruté des directeurs généraux locaux, venus de la pharmacie, pour les business units locales : je pouvais compter sur des équipes pays très fortes en “market access” et en marketing médical. 

Je souligne que, comme nous nous adressons à des usagers très vulnérables (le bébé, le patient), priorité est donnée à une grande rigueur en matière de traçabilité et de sécurité alimentaire.

 

Après Danone, tu es devenu conseiller stratégique de fonds de private equity (PE) en nutrition spécialisée. Comment ce secteur est-il perçu par ces investisseurs ?

 

La plupart des fonds de PE ont une verticale santé, certains y sont même dédiés et la nutrition spécialisée y trouve une place de choix, car c’est un secteur en croissance, à fortes marges. 

Le “bien vieillir”, besoin majeur des prochaines décennies, se développe significativement. Parallèlement, la décroissance mondiale des naissances est compensée par un travail d’innovation visant à se rapprocher du lait maternel, qui est une substance d’une complexité inouïe : on observe donc une montée en gamme et en prix. En Chine, où les parents s’intéressent de très près à la composition et aux bénéfices santé des produits de substitution au lait maternel, leurs prix sont les plus élevés au monde, de l’ordre de deux fois et demie le prix européen.

Les fonds de PE sont actifs dans le domaine de la nutrition spécialisée et apportent aux start-ups et PME/ETI ce dont elles ont besoin pour grandir, s’internationaliser, y compris par acquisition, avec une agilité et une vitesse d’exécution incomparables. Ce secteur est aussi adjacent à celui des compléments alimentaires, très prisé des fonds en Europe, aux États-Unis et en Asie. Certains fonds ont une surface internationale, d’autres sont adaptés à des phases de croissance plus régionales. À chaque “deal”, la concurrence est rude !

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Le site Atlanpole, à Nantes, de l’IMT Atlantique. L’Institut Mines-Télécom est le 1er groupe public de Grandes Écoles d’ingénieurs (dont Mines Saint-Étienne) et de management de France. Il est constitué de huit Grandes Écoles publiques et de deux écoles filiales.

La France est-elle perçue comme un pays propice au développement de l’innovation dans ce secteur ?

 

La France a beaucoup d’atouts : des médecins praticiens hospitaliers, chercheurs et enseignants de réputation internationale qui portent des innovations d’envergure mondiale, une culture alimentaire et une capacité d’innovation agro-alimentaire de pointe. La France est donc accueillante et une excellente rampe de lancement pour des entreprises de ce secteur.

En revanche, notre situation financière difficile rend la mise sur le marché de produits remboursés toujours plus contrainte et lamine les marges industrielles. Cela pousse les acteurs issus de la nutrition spécialisée à plus s’ouvrir aux compléments alimentaires, des produits autofinancés par les consommateurs, nécessitant une pédagogie nutritionnelle. C’est un exercice difficile, mais vertueux. 

 

Tu présides bénévolement l’INPI, la Fondation Mines-Télécom et le conseil d’école de Mines Saint-Étienne. D’où vient cette envie de s’engager malgré un emploi du temps déjà chargé ?

 

Je considère avoir bénéficié du système de formation publique d’ingénieurs. Originaire de Vendée, où j’ai passé le bac avant de monter à Nantes pour mes classes préparatoires, j’ai intégré Polytechnique. Il n’y avait pas d’ingénieur dans ma famille. Je suis un produit de la progression par le travail et le mérite, dans un cursus socialement ouvert. Je suis très attaché à ce système et j’ai envie d’y contribuer. Il est caractérisé par un fort lien entre les écoles et le monde de l’entreprise. J’ai fait le Corps des mines et œuvré dix ans pour l’État, en allant d’abord dans les territoires puis en administration centrale. J’y ai beaucoup travaillé ce lien public-privé que je veux faire vivre.

En 2012, alors que j’étais en activité chez Nutricia, j’ai présidé le conseil de Mines Albi, accompagné la croissance de cette école et la création de l’Institut Mines-Télécom. J’ai fait deux mandats et demi à Albi avant de rejoindre Mines Saint-Étienne que j’adore accompagner. C’est une école bicentenaire, leader en France en ingénierie de la santé, très forte pour accompagner les PME, les ETI et les grands groupes dans l’industrie du futur et le développement durable.

Aujourd’hui, l’IMT est le premier groupe public de formation d’ingénieurs en termes de volume, devant Polytechnique et Centrale, et il est aussi ancré dans tous les territoires : il comprend trois écoles dans le top 10, Télécom Paris, IMT Atlantique et Mines Saint-Étienne, et ses sept écoles sont dans le top 40 (catégorie A) des 200 écoles d’ingénieurs de France, et son école de management est aussi bien classée.

Ce système est malheureusement sous contrainte financière compte tenu de l’état des finances publiques en France. Quand on m’a proposé de prendre la présidence de la Fondation Mines-Télécom, je me suis dit que c’était utile pour consolider l’IMT par le levier du mécénat.

Concernant la présidence de l’INPI, j’ai été très séduit par le projet de l’Institut qui non seulement délivre avec excellence brevets, protections de marques, dessins et modèles, mais est aussi depuis peu l’unique gestionnaire du guichet unique et du registre national des entreprises en France. La combinaison de ces deux métiers est une opportunité unique pour promouvoir et renforcer la propriété industrielle (PI) de nos PME et ETI.

Il y a de vraies synergies entre mes trois missions bénévoles. Ainsi, l’INPI a un accord-cadre avec l’IMT pour promouvoir la PI auprès des jeunes chercheurs, des start-ups, des doctorants, des incubateurs. Et comme pour toute action bénévole, j’ai le plaisir d’apporter tout en continuant à apprendre : grâce à l’IMT et à l’INPI, je travaille sur la deeptech, le numérique, le quantique… C’est fascinant !

 

Peux-tu nous préciser quelles sont les principales missions de l’INPI, ses principaux enjeux (copies, contrefaçons…) et leur évolution dans un contexte de dématérialisation informatique ?

 

À l’INPI, qui regroupe plus de 800 collaborateurs, on aime dire que le métier est d’accompagner les entrepreneurs et la croissance des entreprises françaises. Grâce à la réforme du guichet unique et du registre national des entreprises, toutes les étapes importantes de la vie d’une entreprise se réalisent à l’INPI : les démarches de formalités d’entreprise (immatriculations, modifications, cessations, dépôts de comptes), celles de protection et valorisation des innovations, en instruisant et délivrant les titres de PI. L’INPI combat la contrefaçon et diffuse les données sur les entreprises et la PI. 

L’INPI rayonne aussi beaucoup à l’étranger, notamment via des accords bilatéraux avec ses homologues pour des systèmes de reconnaissance mutuelle, ce qui permet d’accélérer les procédures quand une entreprise française veut déposer ses brevets à l’international.

La diffusion de la pédagogie sur l’importance de l’activité inventive et la protection qu’elle doit recevoir me tient particulièrement à cœur. L’Académie INPI, qui fête ses 25 ans, assure des actions de sensibilisation à travers son offre de coachings et de formations couvrant tous les usagers de la PI, du jeune ingénieur débutant jusqu’au diplômé-conseil en PI.

Ces dernières années, l’INPI a concentré son action sur la performance et la sécurisation de ses services dématérialisés et la satisfaction des utilisateurs a été au cœur de tous les projets. Pour les prochaines années, l’INPI prévoit d’amplifier sa démarche de promotion de la PI auprès des entrepreneurs et des innovateurs. C’est un enjeu de réindustrialisation et de souveraineté pour notre pays.

Le métier de l’INPI est d’accompagner les entrepreneurs et la croissance des entreprises françaises.

Quel diagnostic portes-tu sur l’innovation française face à l’Allemagne, aux États-Unis ou à la Chine ?

 

Nous sommes dans un mouvement global d’accélération de l’innovation. Le nombre de brevets délivrés dans le monde a triplé depuis 1990 pour atteindre plus de 3,3 millions par an. Cette explosion traduit une réalité simple : la compétitivité internationale repose désormais largement sur la capacité à innover et à protéger cette innovation. Elle est également liée à celle de la production scientifique mondiale, au nombre de start-ups créées multiplié par sept et demi en vingt ans, et enfin à celle des fonds de capital venture qui financent ces start-ups1.

Le diagnostic sur l’innovation en France est contrasté. Notre pays dispose de nombreux atouts. Nos chercheurs ont un excellent niveau : le CNRS, le CEA et l’INSERM sont les organismes publics de recherche qui déposent le plus de brevets en Europe. Nos écoles d’ingénieurs sont reconnues – l’IMT Atlantique est classée 20e au niveau mondial du Times Higher Education (THE) des Universités Technologiques de moins de 5 000 étudiants2 ; Mines Saint-Étienne, dans le top 402. La France a des investissements soutenus en R&D et une fiscalité incitative en matière d’innovation. Enfin, nous sommes au 7e rang mondial de dépôts de brevets en volume, au même rang que notre PIB.

Pourtant, la France est en retrait par rapport à certains de ses partenaires. Bien que le CNRS, le CEA et l’Inserm soient les organismes publics qui déposent le plus de brevets en Europe, la dynamique est beaucoup plus offensive dans d’autres régions du monde. Un brevet sur deux dans le monde est déposé par les Chinois. Les études confirment que dans des domaines stratégiques comme la 5G ou les batteries la part des brevets déposés hors d’Europe augmente. L’Europe, et la France en particulier, n’exploite pas pleinement son potentiel d’innovation. Cette évolution pose des enjeux majeurs de souveraineté technologique. 

Au sein même de l’Europe, la comparaison avec l’Allemagne est très intéressante. L’Allemagne dépose 64 000 brevets par an, la France 17 000. En corrigeant ces chiffres par rapport au PIB industriel, l’Allemagne dépose 60 % de brevets de plus que la France.

 

La France tient-elle son rang en matière de dépôts de brevets ?

 

Le retard français tient moins à un déficit d’innovation qu’à un réflexe insuffisant de protection. À l’INPI, on est convaincu que les entreprises françaises n’innovent pas moins que les autres, mais n’ont pas encore suffisamment la culture de protéger leurs innovations. La PI doit devenir un réflexe pour les jeunes scientifiques, les entrepreneurs, les décideurs publics et les dirigeants d’entreprise. 

La pédagogie auprès des doctorants et des post-doctorants est essentielle, voire plus tôt. L’INPI vient d’ailleurs de signer un accord-cadre avec l’IMT pour que chaque étudiant soit sensibilisé à ce sujet au cours de sa scolarité.

On nous dit souvent : “C’est trop cher, c’est trop long.” On répond : “Non, ce n’est pas cher – nos tarifs sont très attractifs. Et ce n’est pas long, parce qu’il suffit de démarrer le processus pour avoir l’antériorité.”  L’antériorité, c’est ce qui protège ; le brevet viendra quelques mois après.

Avoir confié à l’INPI le Guichet unique des formalités d’entreprise permet une sensibilisation des entrepreneurs beaucoup plus tôt dans le cycle de vie des entreprises. En 2025 le nombre de dépôts de brevets a augmenté de 9 % par rapport à 2024 après des années de stabilité. L’enjeu des années à venir, c’est la deeptech. Ce secteur va vivre une forte accélération de la création de start-ups et des partenariats entre elles et les grandes entreprises. Nous devons être capables de tenir notre rang : nous y travaillons à l’INPI avec nos partenaires Bpifrance et le Secrétariat général pour l’investissement (SGPI), et tout notre écosystème.

Le retard français tient moins a un déficit d’innovation qu’à un réflexe insuffisant de protection.

La propriété intellectuelle : une affaire de droit ou de rapport de force ? Comment évoluent les actions en justice liées aux brevets ?

 

Les données économiques montrent que les entreprises détenant des droits de PI sont globalement plus performantes. Cet effet est encore plus marqué pour les PME. La protection par brevet ne repose ni sur la chance ni uniquement sur les moyens financiers, mais sur l’existence d’un droit solide et sur un environnement juridique efficace. Son efficacité dépend de la qualité du titre, de l’environnement juridique, et surtout de la capacité des entreprises à l’intégrer dans une véritable stratégie globale, comme un véritable centre de profit (via des licences par exemple) et un outil structurant de leur compétitivité. Une entreprise disposant d’un portefeuille complet combinant brevets, marques et dessins et modèles est bien mieux armée pour se défendre, négocier et sécuriser ses positions sur le marché.

Mais le brevet ne doit pas être réduit à une simple arme juridique défensive. Il constitue un véritable actif stratégique et économique. Il peut servir d’outil de négociation, de levier de valorisation dans les levées de fonds, de support de communication, d’instrument de veille concurrentielle. Il joue un rôle clé dans l’attractivité des entreprises auprès des investisseurs.

Dans tous les cas, sans titre de PI, il est impossible de faire valoir ses droits. Sans brevet, aucune action en contrefaçon n’est possible et aucun levier juridique ne permet d’empêcher un concurrent d’exploiter une innovation. Il ne s’agit donc pas d’un outil facultatif, mais du socle indispensable de toute stratégie de défense et de valorisation. 

Si les actions en justice fondées sur les brevets restent nombreuses, on observe un fort développement de la médiation et de l’arbitrage, portés par des institutions internationales et nationales qui proposent désormais des dispositifs dédiés. Ces voies sont plus rapides, moins coûteuses, confidentielles et souvent mieux adaptées aux contraintes des entreprises, en particulier des PME.

Une bonne nouvelle est que des pays comme la Chine ou la Corée prennent maintenant des sanctions très fortes et dissuasives. Ils se prennent eux-mêmes au jeu de l’application de la PI.

 

Dans un contexte international perturbé et des finances publiques sous forte pression, le financement de l’innovation en France est-il menacé ? Quels dispositifs permettraient de le renforcer et de mieux associer les entreprises à la R&D ?

 

Rappelons d’abord quelques chiffres. La France consacre environ 2,2 % de son PIB en dépense intérieure de R&D, un niveau stable depuis 15 ans, réparti 2/3 entreprises et 1/3 public. La cible Horizon Europe a été fixée à 3 % (2 % entreprises, 1 % État)3. L’Allemagne est à 3,1 %, UK à 2,9 %, les US à 3,6 %, la Corée du Sud à 5,2 %, le Japon à 3,4 %. 

La charge de la dette est de 1,2 % du PIB en Allemagne tandis qu’elle atteint 2,3 % du PIB en France. Dans les médias, on dit souvent qu’elle a dépassé le budget de l’éducation ou de la défense : elle a également dépassé notre dépense de R&D !

On constate donc une tension accrue du financement de l’innovation en France sans qu’il y ait de décrochage brutal : le système français reste robuste, mais il doit évoluer.

La France conserve des outils puissants de financement, en particulier les dispositifs fiscaux comme le Crédit d’impôt recherche et le Crédit d’impôt innovation, qui restent des piliers du soutien public, doivent être stabilisés et bien orientés. Des régimes comme l’IP Box (taxation réduite des revenus issus de brevets) renforcent l’attractivité de la valorisation de la PI et le statut de Jeune entreprise innovante joue aussi un rôle clé pour les start-ups. 

Au-delà des aides fiscales, des leviers sont encore sous-exploités en France comme les systèmes d’assurance (assurance brevets, assurance contentieux) ou l’IP-backed financing (qui permet d’aller chercher du financement non dilutif gagé sur le portefeuille de PI).

Enfin, il faut réorienter ces dispositifs pour faire des entreprises, notamment les start-ups et les PME, les véritables moteurs de l’innovation. Et il faut investir plus !

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L’École des Mines de Saint-Étienne est classée dans le top 40 du Times Higher Education (THE) World’s Best Small Universities Rankings (2024).

L’IA générative s’est développée dans une relative insouciance à l’égard des droits de propriété intellectuelle. Comment analyses-tu cette innovation et ses implications pour la PI ?

 

Parler d’une innovation “sauvage” à propos de l’IA générative n’est pas excessif : son émergence a été extrêmement rapide avec des usages qui ont parfois précédé les cadres juridiques et économiques. Mais cette apparente spontanéité ne doit pas masquer une réalité plus structurante : l’IA générative est aujourd’hui un puissant accélérateur d’innovation, qui reconfigure en profondeur les dynamiques concurrentielles et les stratégies d’investissement. Dans ce contexte, la PI devient encore plus centrale et c’est une course de vitesse : le droit appartient à celui qui dépose en premier. Il en découle une exigence nouvelle pour les entrepreneurs et les entreprises : acquérir très tôt les bons réflexes en matière de PI.

L’IA générative soulève également des questions inédites : titularité des droits sur les contenus générés, utilisation de données protégées pour l’entraînement des modèles, articulation entre secret, droit d’auteur et brevet. Aux US, l’administration en place est très “technophile” et pousse ouvertement pour s’affranchir des droits de PI dans le cadre de l’entraînement des LLM afin de ne pas retarder la mise au point de ces systèmes apprenants. En Europe, il y a à l’inverse des tentatives pour estimer que, par défaut, les œuvres sont présumées utilisées en apprentissage et doivent faire l’objet de rétributions… Cette problématique nouvelle doit trouver une solution équilibrée, sujet sensible qui fait l’objet de toutes les attentions.

 

Parler d’une innovation “sauvage” à propos de l’IA générative n’est pas excessif.

Quels sont selon toi les principaux défis de l’enseignement supérieur public, notamment pour les écoles d’ingénieurs, dans les années à venir ?

 

Les écoles de l’IMT sont en train de lancer leur discussion stratégique pour le plan 2027-2032 et nous voyons trois bouleversements majeurs.

Le premier est le système de financement de nos écoles : elles doivent renforcer leurs relations avec les entreprises pour opérer un rééquilibrage entre financement public et financement privé.

Le deuxième est la transition démographique avec une baisse de 15 à 20 % de nos effectifs étudiants à horizon 2032 alors que les entreprises vont connaître des besoins constants d’ingénieurs. Les écoles s’adaptent et vont chercher de nouveaux viviers, en France et à l’étranger, en se calant sur les besoins des entreprises. Ainsi à Mines Saint-Étienne, on a créé un nouveau parcours post-bac santé, parce que les entreprises nous ont fait part de leurs besoins d’ingénieurs connaissant le monde médical pour introduire la révolution numérique et organisationnelle dans les hôpitaux.

Enfin, l’IA va bouleverser le métier d’ingénieur et la pratique pédagogique dans les écoles : de multiples thèmes passionnants s’ouvrent !

Mon rôle en tant que président du Conseil d’École des Mines Saint-Étienne comme de la Fondation Mines-Télécom, c’est de rapprocher encore plus écoles et entreprises, de mieux identifier les besoins de recrutement des entreprises à cinq ans et de les associer encore plus tôt à la définition des parcours d’enseignement : les chaires d’enseignement sont un enjeu majeur pour le futur.

 

Quelle place pour l’innovation dans la formation des ingénieurs ? La recherche est-elle indispensable, et quels conseils donner aux jeunes attirés par ces voies ?

 

Le cœur du modèle, c’est la croyance dans un progrès scientifique et technologique maîtrisé, qui doit nous permettre d’améliorer le bien-être collectif et de trouver des solutions aux défis climatiques, démographiques, numériques, industriels. Plutôt que de parler d’innovation, j’aime revenir au mot qu’on utilisait il y a plusieurs décennies : le progrès. Un progrès qui a du sens. Pour les jeunes aujourd’hui, c’est le progrès qui peut contribuer à résoudre leurs grandes angoisses.

La recherche est fondamentale. Je n’ai pas fait de recherche moi-même, mais quand j’ai dirigé la R&D de Danone, j’étais bien content d’être entouré d’ingénieurs qui avaient construit leur parcours sur la recherche. L’univers de la start-up est aussi très formateur : comme en R&D, il faut chaque jour affronter l’incertain, savoir tâtonner, pivoter pour enfin trouver un résultat marquant, un marché qui fonctionne ! En France, le poids des start-ups et Jeunes Entreprises innovantes dans la R&D est en croissance et atteint 20 %1. Dans la start-up, vous êtes exposé au risque majeur tout de suite. Dans le grand groupe, on apprend des méthodes, des process. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’un grand groupe doit maintenant consacrer une part importante de son budget de R&D à des partenariats avec des start-ups, parce que c’est là qu’est générée l’innovation la plus en rupture. C’est de cette synergie que sort la force de l’innovation.

Le seul conseil que je donnerais à un jeune, c’est de choisir une activité qui, pour lui, porte du sens, des valeurs, une raison d’être qui l’inspire et lui donne chaque jour une inépuisable énergie pour transformer et avoir de l’impact, au service du bien-être des gens.

Datadome
Grâce à la réforme du guichet unique et du registre national des entreprises, toutes les étapes importantes de la vie d’une entreprise se réalisent à l’INPI. Ici, les locaux de Courbevoie.
1. Innovation² – La nouvelle fabrique de l’innovation entre start-up et grandes entreprises, P-F. Fournier, éditions Anne Carrière, 2026.
2. THE World’s Best Small Universities Rankings (2024)
3. Horizon Europe est le principal programme de financement de l’Union pour la recherche et l’innovation – https://bit.ly/4ur17dQ
Axel Cypel
Axel Cypel (P99)
Rédacteur en chef, responsable IA à la direction de la Stratégie chez LCL
Sylvain Vitet
Sylvain Vitet (E82)
Diplômé de Mines Saint-Étienne et de l’IAE Paris, il a effectué la totalité de son parcours professionnel au sein du groupe EDF. Après 17 ans à EDF R&D, il été successivement Directeur Adjoint de la Direction Mobilité électrique, puis Directeur Stratégie de la Division Collectivités Territoriales d’EDF Commerce. Après plusieurs autres missions, il a rejoint la Direction Stratégie Groupe puis pendant 6 ans la Direction de la Production Nucléaire et Thermique comme conseiller auprès du Directeur Exécutif Groupe EDF en charge de cette Direction.
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