Adaptation climatique
le défi des entreprises françaises
Par Hortense Blazsin (DOCT. P14),
consultante indépendante
Face à un réchauffement désormais inévitable, l’adaptation climatique s’impose comme une nécessité. Le PNACC-3 fixe le cap pour la France, mais les entreprises sont en première ligne. De Michelin à Pocheco, elles prouvent qu’adaptation rime avec innovation et performance. Pour les ingénieurs, un terrain de jeu exigeant s’ouvre, au cœur de la transformation industrielle.

Introduction

 

En février 2023, Christophe Béchu, alors ministre de la Transition écologique, déclarait au micro de France Info : “Il faut préparer notre pays à 4°C de réchauffement climatique. (…) À 4°C, les deux tiers des stations de ski manqueront de neige dans les Alpes. À 4°C, on aura cinq fois plus de sécheresse et des jours de canicule beaucoup plus intenses. C’est aussi 1 mètre 20 d’augmentation de montée des eaux dans la deuxième moitié du siècle.

Ces propos avaient suscité beaucoup de débats : pour certains, parler d’adaptation, c’était abandonner l’atténuation, c’est-à-dire les efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre liés aux activités humaines ; se concentrer sur le traitement, plutôt que sur le problème à l’origine du symptôme. 

D’autres ont à l’inverse salué cette prise de conscience sur l’importance de l’adaptation : les températures moyennes mondiales ont déjà augmenté de 1,2°C par rapport à l’ère préindustrielle – et environ 2°C pour la France, l’augmentation ne se répartissant pas uniformément sur le globe. La “France à 4°C” de Christophe Béchu correspond d’ailleurs globalement à une augmentation de 2°C des températures mondiales, la fourchette prévue par les Accords de Paris1 et qui semble à l’heure actuelle plutôt un minimum qu’un maximum2. La survenue d’aléas climatiques est donc déjà actée, et si l’atténuation reste indispensable, elle est désormais insuffisante : il faut s’adapter. 

 

Mais de quels risques parle-t-on ?

 

L’augmentation structurelle des températures entraîne des conséquences telles que :    

  • Des vagues de chaleur plus précoces, longues et intenses ;
  • Une perte d’enneigement entraînant une réduction de l’eau douce disponible ; 
  • Des pluies moins fréquentes, plus intenses et perdant leur saisonnalité ;
  • L’élévation du niveau de la mer entraînant un recul du trait de côte3 ; 
  • Multiplication des phénomènes climatiques extrêmes : cyclones, inondations, etc.

 

Ces aléas sont déjà connus, mais ils deviennent plus intenses et fréquents au fur et à mesure que le climat se réchauffe, entraînant des risques à la fois naturels, sanitaires et socioéconomiques, dont certains sont chroniques (ex. : montée des eaux) et d’autres aigus (ex. : tempêtes). Le Groupement Intergouvernemental d’Experts sur l’Évolution du Climat (GIEC) estime ainsi que plus de 3 milliards d’humains habitent dans des régions fortement vulnérables au dérèglement climatique.  

 

Outre l’impact sur les humains et les écosystèmes, ne pas s’adapter pourrait coûter de plus en plus cher : le coût des sinistres climatiques s’est élevé à 190 milliards d’euros dans le monde en 20254. En France, ce coût est passé de 1,5 milliard d’euros par an en moyenne entre 1982 et 1989 à 6 milliards entre 2020 et 20235, et Swiss Re estime d’ailleurs que la France pourrait perdre de -1 % à -10 % de son produit intérieur brut (PIB) au cours des cinquante prochaines années si les températures mondiales augmentent de 2°C – soit 4°C en France6. Ces montants paraissent vertigineux, et la Cour des Comptes a établi que le “coût de l’inaction”, c’est-à-dire le coût de ne rien faire, ni atténuation ni adaptation, est désormais plus élevé que le coût de l’action7. Définitivement, il faut s’adapter. 

 

En France, un Plan national d’adaptation au changement climatique

 

C’est la raison pour laquelle la France s’est dotée d’un Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC), dont la troisième et dernière édition, PNACC-3, a été publiée en mars 20258. Avec la Stratégie nationale bas carbone (SNBC 3) et la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE 3), PNACC-3 est l’un des trois piliers de la Stratégie française de l’énergie et du climat (SFEC), dont l’enjeu est de construire une vision systémique et cohérente des enjeux climat. 

Structuré autour de cinq axes – protéger la population ; assurer la résilience des territoires et des infrastructures ; adapter les activités humaines pour assurer la résilience économique ; protéger le patrimoine naturel et culturel ; mobilisation – le PNACC-3 propose 52 mesures déclinées en plus de 200 actions et dotées d’indicateurs.

Entre autres mesures phares, le plan prévoit de cartographier d’ici à 2027 les risques naturels en France pour identifier les zones les plus vulnérables, un renforcement du fonds Barnier pour améliorer l’indemnisation des catastrophes naturelles, le soutien à l’adaptation des territoires, notamment d’outre-mer, ou encore l’intégration de la prévention climatique dans les financements publics, afin d’éviter les investissements non durables. 

Si la question du financement se pose9, on peut malgré tout se réjouir que le sujet soit pris sérieusement par la puissance publique, dont les capacités de planification et de coordination semblent indispensables pour mettre en œuvre l’adaptation à grande échelle. La puissance publique n’est cependant que l’une des parties prenantes, et les entreprises ont un rôle clé à jouer ; le PNACC-3 les invite d’ailleurs à évaluer leurs vulnérabilités et à anticiper les risques climatiques, sur leurs sites et dans leurs chaînes de valeur. 

 

Comment contribuer à l’adaptation des entreprises

 

Arrêts de production, dommages sur les actifs, augmentation des coûts (ex. : climatisation, consommation accrue en eau) sont autant de traductions concrètes des aléas climatiques pour les entreprises. Et si les sites industriels sont bien habitués à la réalisation de Plans de Continuité de l’Activité (PCA), les enjeux d’adaptation concernent les entreprises dans leur ensemble, en lien avec leurs parties prenantes locales : à quoi sert d’adapter son site au risque d’inondation si la route qui le dessert est de toute manière bloquée par la pluie

 

La première étape pour s’en prémunir est d’identifier ses vulnérabilités : quelle matière première, site de production, étape de la chaîne logistique est particulièrement critique? Et quelle est la probabilité de survenue? Une démarche d’identification systématique en collaboration avec l’ensemble des équipes de l’entreprise (opérations, achats, R&D, etc.) est nécessaire pour construire une vision d’ensemble. Les ingénieurs ont bien sûr un rôle central à jouer dans cette démarche, pour aider à identifier les enjeux et points de rupture potentiels.  

Une fois les risques hiérarchisés, une stratégie d’adaptation peut être mise en place, reposant sur des actions pouvant aller du plus simple, comme la formation des équipes ou la modification ponctuelle d’horaires de travail, à des mesures beaucoup plus complexes telles que la surélévation de machines, la modification d’un procédé industriel ou d’une matière première ou même le déplacement d’un site. Là encore, les ingénieurs sont les mieux placés pour aider à rendre les systèmes, procédés et installations plus robustes. Pour ceux qui le souhaitent, de nombreux dispositifs d’accompagnement de grande qualité sont proposés par des institutions publiques et parapubliques, telles que l’ADEME10, la BPI11 et les CCI. 

 

De nombreuses entreprises mettent déjà en place des mesures d’adaptation. Cela leur permet non seulement de maîtriser leurs risques, mais aussi de générer des économies – et ainsi d’assurer le retour sur investissement des actions.  

Par exemple chez Michelin12, Solvay13 ou L’Oréal14, le déploiement de boucles fermées pour l’eau permet de prévenir le manque, tout en réduisant les coûts. 

Chez BIC, la mise en place sur un site pilote d’un système de fléchage de flux d’air combinée à une meilleure isolation permet de maintenir la température, même en cas de forte chaleur, sans recourir à la climatisation, et permet de garantir la continuité de la production tout en générant des économies d’énergie15.

Chez Everest Isolation, spécialisée dans les travaux d’isolation de combles, l’aménagement des horaires de travail et l’équipement des collaborateurs en dispositifs d’hydratation et de surveillance ont permis de réduire drastiquement les arrêts maladie, à 3-4j / an contre 16/17 dans la moyenne nationale pour le secteur16

 

Mais l’exemple le plus complet – et peut-être le plus inspirant – reste celui de Pocheco, une PME basée dans le nord de la France et spécialisée dans la fabrication d’enveloppes. Depuis près de 30 ans, Pocheco a radicalement transformé son site pour répondre aux défis posés par les fortes chaleurs et la raréfaction des ressources. 

L’entreprise a mis en place des actions telles que la végétalisation de 50 % de ses toitures (et 85 % de la surface du site), l’installation de cuves de récupération d’eau de pluie permettant de couvrir 100 % des besoins en eau du site, un système de rafraîchissement adiabatique qui remplace les climatiseurs ou encore l’isolation des bâtiments avec des matériaux biosourcés. L’approche systémique adoptée par Pocheco, baptisée “écolonomie” – contraction d’“économie écologique” – lui a même permis de lancer une nouvelle activité, un bureau d’étude qui accompagne les entreprises dans leur propre adaptation et représente désormais 8 % du chiffre d’affaires de l’entreprise17. Un bel exemple d’adaptation aux aléas climatiques, qui permet à l’entreprise non seulement de se préserver, mais de se transformer, jusque dans ses activités, au profit de sa pérennité. 

 

L’adaptation, un exercice extrême de maîtrise des risques

 

L’adaptation aux aléas climatiques peut être vue simplement comme une extension du domaine de l’analyse des risques – elle en partage en effet tous les fondamentaux. Cependant la diversité des aléas concernés, leur ampleur ainsi que la complexité de leurs interactions potentielles leur confèrent une dimension particulière, exigeant une approche systémique, très transverse au sein de l’entreprise, mais aussi très locale, chaque site étant sujet à des aléas spécifiques et ayant besoin de travailler avec son écosystème local. 

 

Par ailleurs, nous ne sommes pas entrés dans le détail des solutions d’adaptation. Il est cependant essentiel de noter que toutes les solutions ne se valent pas. Certaines sont même contre-productives, ce qu’on appelle la “maladaptation” : il peut s’agir de solutions aggravant le problème, par exemple l’utilisation de certains types de climatisation pour faire face aux canicules en ville, qui augmente la consommation d’énergie et rejette de l’air chaud à l’extérieur, renforçant les îlots de chaleur ; c’est également le cas concernant certaines digues qui, mal conçues, peuvent générer des inondations en aval, ou donner une illusion de protection. 

À l’inverse, de nombreuses solutions d’adaptation contribuent aussi à l’atténuation. C’est le cas des solutions “basées sur la nature”18, par exemple la réhabilitation d’une zone humide qui va à la fois prévenir les inondations et absorber davantage de carbone ; ou l’entretien d’une forêt dans une logique d’agroforesterie, qui peut aider à renforcer la résilience de ladite forêt et prévenir les incendies tout en captant davantage de CO2. Ce type de solutions offre sans doute le plus beau potentiel en matière de maîtrise des risques, puisqu’elles permettent non seulement de réduire l’exposition, mais de contribuer à éliminer le risque à la source. 

Mais qu’elles soient fondées sur la nature ou non, l’adaptation offre un terrain de jeu extrêmement vaste et riche pour les ingénieurs qui souhaiteraient s’y aventurer : source de contrainte, et donc de créativité, elle peut devenir un vaste champ d’innovation technique, organisationnelle et humaine, au cœur de la transformation de nos systèmes de production vers plus de durabilité. 

1. Les Accords de Paris, adoptés en 2015, souhaitaient limiter l’augmentation des températures mondiales à “bien en dessous de 2°C et de préférence 1,5°C”. L’objectif de 1,5°C renvoie à la préservation des îles nations à basse élévation, par exemple Tuvalu et Vanuatu dans le Pacifique ou encore l’île Maurice, qu’une augmentation des températures supérieure à 1,5°C condamne à disparaître sous l’augmentation du niveau de la mer, ainsi qu’au fait de ne pas dépasser les principaux “points de bascule” du système Terre.
2. https://www.ecologie.gouv.fr/actualites/climat-laccord-paris-10-ans
3. En se réchauffant, l’eau de la mer gagne en volume, ce qui fait augmenter son niveau global – et donc fait évoluer le trait de côte.
4. https://www.la-croix.com/planete/catastrophes-naturelles-5-chiffres-qui-illustrent-leur-ampleur-et-leur-cout-en-2025-20260113
5. https://www.franceassureurs.fr/risques-climatiques-et-assurance/
6. https://www.adaptation-changement-climatique.gouv.fr/comprendre/enjeux/le-cout-de-l-adaptation-et-de-l-inaction
7. https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2025-10/20250916-synthese-Transition-ecologique.pdf
8. https://www.ecologie.gouv.fr/sites/default/files/documents/PNACC3.pdf
9. https://www.hautconseilclimat.fr/wp-content/uploads/2025/03/2025_HCC_auto_saisine_avis_PNACC3_VF.pdf
10. https://infos.ademe.fr/changement-climatique/2024/adaptation-au-changement-climatique-un-guide-pour-les-entreprises/
11. https://diag.bpifrance.fr/diag-adaptation
12. https://france3-regions.franceinfo.fr/bourgogne-franche-comte/saone-et-loire/comment-michelin-va-reduire-sa-consommation-en-eau-une-premiere-avec-le-projet-hydraloop-3149306.html
13. https://www.tradingsat.com/solvay-BE0003470755/actualites/solvay-solvay-recycle-presque-toute-l-eau-d-une-usine-au-bresil-1148078.html
14. https://www.loreal.com/fr/news/commitments/questce-quune-usine-seche/
15. https://www.epe-asso.org/guide-adaptation-au-changement-climatique/
16. ibid.
17. https://ouvert.eu
18. https://uicn.fr/ecosystemes/solutions-fondees-sur-la-nature/
Hortense Blazsin
Hortense Blazsin (DOCT. P14)
Après une thèse en Science et Génie des Activités à Risque à Mines ParisTech en partenariat avec GrDF puis un parcours de chercheuse au King’s college (UK) sur les enjeux de culture de sécurité et d’aide à la décision en situation de risque, Hortense est retournée dans l’industrie où elle s’est investie sur les sujets de transformation durable notamment chez Arkema. Elle se passionne pour les sujets de durabilité, qu’elle considère comme un cadre précieux pour maîtriser les risques dans des contextes complexes et incertains.
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