Risques, mode d'emploi
introduction
Par Philippe Simon (P72),
Membre du Comité de rédaction
De la fatalité divine aux algorithmes prédictifs, la gestion des risques a profondément transformé le monde de l’entreprise. Ce dossier rassemble les témoignages d’ingénieurs et de chercheurs pour faire le point sur une discipline en pleine révolution, des risques industriels aux cybermenaces, du changement climatique à la propriété intellectuelle.

Entre évolution et maitrise

 

Le “risque” est inhérent à la vie terrestre, sa diversité a façonné chez tous les mammifères supérieurs l’essentiel des caractéristiques physiques et mentales, des réflexes et des capacités de raisonnement analytique.

Des siècles durant, il a été considéré comme une fatalité, parfois un avertissement ou une punition divine. Avec le progrès des sciences dites “dures” (à partir du XVIIe siècle) il a été perçu comme un phénomène aléatoire que les mathématiques et les sciences physiques permettaient de comprendre, puis de modéliser, afin de parer à ses conséquences (probabilités, statistiques, actuaires d’assurances, théorie des jeux…).

Mais ce n’est que depuis une cinquantaine d’années que la gestion des risques appliquée aux activités industrielles a été formalisée en une science spécifique, notamment dans le domaine industriel. Portée par les exigences du contrôle qualité (en conception, production et exploitation), elle a donné naissance à des outils analytiques puissants : courbes de Pareto, arbres de défaillance, AMDEC, analyses SWOT, etc. Dans le même temps, sa dimension humaine s’est affirmée, intégrant progressivement les piliers de la conduite du changement (sensibilisation, formation, réforme des pratiques opérationnelles et ancrage d’une culture d’entreprise dédiée).

Depuis les années 50, la gestion des risques a évolué progressivement pour intégrer de manière progressive les dimensions technique, humaine puis organisationnelle. Depuis les années 80, les concepts de résilience et de culture de la sécurité ont permis d’accroitre la maitrise d’environnement de plus en plus complexe et interdépendant.

 Trois jalons illustrent l’évolution contemporaine de la réflexion depuis la réponse aux risques matériels jusqu’à la perception des risques immatériels :

  • Années 80 : la « normal accident decade » comme elle a été nommée a vu une prise en compte accrue des risques. C’est ce qu’illustre les ouvrages de Charles Perow (normal accident : living with high-risk technologies, 1984) et Jean-Louis Nicolet, Annick Carnion et Jean-Claude Wanner (Catastrophes, non merci !, 1989). Toute catastrophe d’origine humaine (hors les phénomènes naturels et climatiques) résulte de la combinaison de causes primaires dont aucune ne suffit à déclencher l’accident, mais dont la succession est fatale.
  • Années 2000 :  l’essor de la mondialisation et la complexité qui en découle amène à repenser la gestion des risques sus un prisme préventif : c’est la science du danger. Georges Yves Kervern (CM57) et Philippe Boulenger illustre parfaitement cette évolution dans l’ouvrage Cindyniques, concepts et modes d’emploi en 2007. La science du danger émerge ici comme précurseur du traitement des risques, affinant la perception des menaces pour optimiser le choix des actions correctives.
  • Années 2020 : l’essor des données (data sciences) comme moteur de l’économie apporte de nouveau défis à la gestion des risques. Ainsi, dans son article de 2025 L’IA et la gestion des risques d’entreprise sur le Workday Blog, Bruno Navarro dresse le panorama des leviers proposés par l’IA pour optimiser l’impact des projets ERM (“Enterprise Risk Management”) : passage de la maintenance préventive à la prédictive, algorithmes d’apprentissage, traitement des données massives.

 

En France la science des risques a trouvé son porte-parole dès les années 1985 avec notre camarade Pierre Sonigo (N64) qui l’a implantée dans les groupes Pechiney puis Saint-Gobain, et est encore aujourd’hui actif dans l’IFRIMA (International Federation of Risk and Insurance Management Associations) et sa déclinaison française, la FERMA. Au fil des années les entreprises ont dû concevoir des réponses à de nouvelles dimensions du risque : risque social et environnemental (RSE), risques d’image et de réputation, risques de fuite technologique, de plagiat (détournement de brevets et de savoir-faire), cyberattaques, etc. Simultanément les ingénieurs occidentaux ont redécouvert le célèbre concept chinois de “Wei-Ji”, signifiant à la fois “Menace” et “Opportunité” : ce concept a donné naissance à un corps de pensée en matière de “conduite du changement” qui se propose d’inculquer aux collaborateurs cette dualité ontologique : tout risque émergent représente à la fois un danger par ses impacts potentiels et une opportunité de remise en cause des croyances et des pratiques pour optimiser la réponse de l’organisation.

Datadome
Source : Groeneweg, 2002.

Toutes les facettes du risque

 

En introduction, le Professeur Enrico Zio, du Centre de recherches sur les Risques et les Crises de Mines-Paris PSL, résume l’état de l’art des méthodes d’évaluation des risques systémiques et réfléchit sur les nouveaux horizons ouverts à cette discipline par les approches numériques. 

Les témoignages de terrain démontrent cependant que les “bonnes pratiques” observées restent hétérogènes entre secteurs et suivant la nature des risques identifiés :

Valentin Perraud (P17 MS) et Florian Guinchard (N01) nous décrivent une méthode outillée innovante pour la gestion de la maintenance dans le secteur pétrolier/gazier au travers d’une utilisation dynamique du diagramme Bow-Tie (diagramme papillon); Le risque climatique étant devenu une préoccupation sociétale autant qu’économique, Pierre-Antoine Nougue (N17) et Huu-An Pham (P94) réfléchissent sur la construction d’une stratégie de résilience climatique pour l’entreprise, et l’utilisation de cette stratégie comme levier de compétitivité financière ; Loïck Briot (N13) fait le point sur les utilisations pratiques de l’IA en matière de contrôle robotique de sites sensibles. 

 

Comme nous l’avons signalé, les risques immatériels sont aussi divers et parfois tout aussi coûteux que les risques “tangibles”. Trois exemples nous sont proposés : Philippe Simon (P72) et Christian Derambure (E67) font le point sur les risques juridiques, techniques, industriels et financiers liés aux actifs de propriété intellectuelle (brevets, marques, modèles, logiciels, savoir-faire…). Ils détaillent l’exemple des risques de fuites technologiques dans les projets collaboratifs où un grand groupe donneur d’ordres pilote des sous-traitants (PME, startups…), et celui des transferts technologiques “involontaires” dans les contrats de grande exportation où le pays client exige de rapatrier sur son territoire une part de la valeur ajoutée industrielle. Didier Heiderich, expert en gestion de crise, nous décrit les nouvelles problématiques de la communication de crise dans le contexte de la “post-vérité” et de la “post-réalité”, où le réel objectif se trouve fragilisé face à l’émotionnel et à l’incertitude provoquée par ce dernier. Enfin, Nicolas Winter (E05) nous rappelle que les impacts financiers des risques systémiques, en particulier climatiques, relèvent bien des métiers de l’assurance et de la réassurance, faisant ainsi écho aux réflexions de Pierre-Antoine Nougué et Huu An Pham.  

 

Il paraît logique de clore ce panorama en renouant avec l’exposé initial du Pr Enrico Zio pour évoquer l’état de l’art de la réflexion scientifique : l’amiral Jean Casabianca (École Navale 1979), Inspecteur général pour la sûreté nucléaire et la radioprotection d’EDF, analyse les défis que posent la numérisation et l’IA pour assurer la cyber-résilience de la sûreté nucléaire. Dans la même veine, Éric Rigaud (DOCT. P13) et Aurélien Portelli, tous deux chargés de recherche au sein du CRC (où enseigne le Pr Enrico Zio), nous présente l’évolution d’un métier bien spécifique dans l’entreprise, celui de “préventeur” qui définit et met en œuvre la politique de sécurité de l’entreprise. Il fait l’objet du mastère spécialisé “Expert en prévention des Risques et gestion des Crises” proposé par Mines Paris -PSL.

 

Le dossier prolongé sur la version en ligne de la revue

 

Vous pouvez trouver exclusivement sur la version en ligne de la Revue des Mines, trois autres témoignages de terrain : Hortense Blazsin (DOCT. P14) démontre que l’adaptation des entreprises au changement climatique est bien un exercice de maîtrise des risques. Daniel Segaud (P63) nous raconte comment il a conçu et appliqué avec succès dans plusieurs secteurs de l’industrie lourde un modèle empirique d’identification et de prévention des risques, en démystifiant au passage nombre de perceptions erronées de ce mot passe-partout. Enfin, Alexandre Michel, Pauline Geny et Pierre-Antoine Chauvet nous présente l’état de l’art de la gestion des risques dans les projets industriels complexes, en l’occurrence les projets d’infrastructure énergétique, où la gestion des risques devient un élément central de la gouvernance. Jean-Marc Rietsch (N76) propose une mise en perspective de l’évolution de la prise en compte des risques informatiques au cours des cinquante dernières années, avec un focus sur les sites industriels.

Il est probable qu’un ou plusieurs des sujets traités vous interpelle à raison de votre propre expérience professionnelle : n’hésitez pas à réagir (revue@inter-mines.org), votre propre témoignage enrichira encore davantage notre partage de connaissances sur une problématique “vieille comme le monde” : le proverbe populaire “Qui ne risque rien n’a rien” est toujours d’actualité pour l’entrepreneur !

Philippe Simon
Philippe Simon (P72)
Philippe Simon (P72) est membre du Comité de rédaction de la Revue.
Raphaël Falco
Raphaël Falco
Raphaël Falco est responsable du programme de recherche « Adaptation » chez SCALIAN Insights. Après un diplôme d’ingénieur généraliste et un doctorat en sciences des risques, il s’intéresse à la résilience des entreprises. Au travers de multiples activités de consulting et de partenariats scientifiques, il s’attache à mieux comprendre l’évolution des organisations et des usages pour accompagner les transformations d’aujourd’hui et de demain.
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