Propriété intellectuelle
quels risques juridiques, techniques et industriels ?
Par Christian Derambure (E67),
Conseil en Propriété Industrielle
Armes concurrentielles polyvalentes mais actifs précaires, les brevets exposent les entreprises à des risques juridiques et stratégiques majeurs. De la captation de PI dans les projets collaboratifs aux fuites technologiques à l’international, une maîtrise rigoureuse de la propriété intellectuelle s’impose comme condition de survie pour les organisations innovantes.

La libre concurrence comporte une exception : la propriété intellectuelle (PI) ; et une limite : la concurrence déloyale. La PI est dérogatoire au droit de la concurrence, en conférant à son titulaire un monopole d’exploitation temporaire sur un objet immatériel. Les buts sont l’incitation à la création, la perspective de rentabilisation et l’organisation d’une concurrence fondée sur la différentiation. 

La PI regroupe l’ensemble des droits portant sur les inventions (brevet), l’apparence des produits (dessin, modèle), les obtentions végétales, les marques et appellations d’origine, ainsi que les œuvres de l’esprit et les logiciels (droit d’auteur, droits voisins). À la périphérie se situent le savoir-faire protégé par le seul secret et les noms de domaine.

En l’absence de brevet, la copie n’est pas illicite si elle est loyale. Au lieu d’un brevet, l’entreprise peut faire le choix du secret. Mais penser interdire l’usage d’un savoir-faire non breveté est illusoire, sauf à prouver que le tiers concerné l’a obtenu par vol, espionnage ou violation d’un engagement. 

Dans le passé, on déposait des brevets surtout pour se protéger de la contrefaçon. Avec la mondialisation, les brevets sont devenus une arme concurrentielle polyvalente, d’où l’augmentation des dépôts mondiaux, d’environ 2 millions en 2010 à près de 3,7 millions en 2024. Pour toute entreprise, la probabilité de devoir faire face à des brevets de concurrents est devenue élevée. 

Une invention n’est brevetable que si elle satisfait cumulativement aux exigences de nouveauté et d’activité inventive. Une idée en soi n’est pas appropriable. La protection conférée par un brevet est limitée à la portée de ses revendications et aux territoires couverts : en dehors de ces périmètres, l’exploitation par des tiers est libre.

 

Caractère spéculatif et précaire des droits de PI

 

Pour son titulaire, un brevet est nécessairement précaire et aléatoire. Il peut être annulé à tout moment par le juge pour défaut de nouveauté, d’activité inventive ou description insuffisante. Sa validité n’est jamais définitivement acquise, sa valeur économique demeure incertaine. Sa durée est limitée (20 ans) et sa technologie peut devenir obsolète. La contrepartie du monopole est la divulgation de l’invention par publication du brevet, ce qui peut faciliter les tentatives de copie, de contournement ou l’émergence de solutions concurrentes.

À l’égard des brevets des concurrents, le risque majeur est celui de la contrefaçon, même involontaire, du seul fait d’une méconnaissance des brevets des tiers.

En pratique, la PI est spéculative par nature. Les décisions qu’elle implique reposent sur des anticipations incertaines de la demande future, des prix, de l’intensité concurrentielle, de la conjoncture économique, des évolutions réglementaires et des ruptures technologiques. Ces décisions engagent des coûts immédiats pour des bénéfices hypothétiques et sont donc inévitablement risquées. 

 

Fonctions et usages stratégiques des brevets

 

Contrairement à une idée répandue, le brevet n’est pas un droit à exploiter, mais un droit d’interdire. Le breveté peut agir en justice en vue d’obtenir l’interdiction d’une exploitation non autorisée de ce qui est revendiqué, solliciter des dommages-intérêts pour le préjudice subi et demander d’autres sanctions, comme la destruction des produits litigieux ou la publication judiciaire de la décision. 

Les brevets sont aussi des instruments stratégiques. Ils peuvent servir de support à des cessions ou des licences, à des accords interentreprises ou des partenariats technologiques. Ils sont aussi des outils de dissuasion, limitant la liberté de manœuvre des concurrents, voire les excluant du marché (brevets bloquants). Le secret obligatoire de dix-huit mois qui entoure les demandes peut être exploité comme un véritable brouillard tactique. Enfin, les brevets participent à la valorisation financière de l’entreprise et aux levées de fonds.

Ces enjeux concernent toutes les entreprises des start-ups aux grands groupes, leaders ou challengeurs, tous les secteurs d’activité, y compris le numérique et l’intelligence artificielle, tous les pays.

 

Les risques liés aux brevets sont nombreux et souvent cumulatifs

 

L’entreprise peut, en l’absence de mesures de protection adéquates, voir son invention soustraite par un client, un fournisseur, un partenaire ou un salarié quittant l’entreprise. Il se peut aussi qu’un tiers revendique la propriété de l’invention et du brevet. 

Le risque de nullité du brevet est inévitable si l’invention a été divulguée avant dépôt (réponse à appel d’offres, publication scientifique, salon professionnel), ou si une antériorité jusqu’alors inconnue est révélée. 

Une rédaction défaillante expose à un risque réel de protection amoindrie, voire inefficace. Une description insuffisante peut empêcher toute limitation ultérieure ou conduire à une interprétation erronée du brevet. Des revendications trop larges exposent au rejet ou à la nullité, tandis que des revendications trop étroites facilitent le contournement. Enfin, une description maladroite risque de divulguer inutilement du savoir-faire stratégique.

Une extension territoriale insuffisante ou un abandon prématuré du brevet représentent également un risque, l’invention pouvant alors être librement exploitée. Il se peut aussi que l’entreprise ne puisse exploiter un perfectionnement même breveté, en raison d’un brevet dominant détenu par un tiers, créant une dépendance technologique ou la nécessité de licences croisées.

Tout miser sur un unique brevet peut être périlleux. Il est de bonne pratique de constituer des grappes de brevets créant une zone de sécurité autour d’un brevet principal, ou de procéder à des dépôts massifs. 

Le risque contentieux est central. L’action en contrefaçon expose l’entreprise à des mesures lourdes : saisie-contrefaçon, injonctions préliminaires, arrêt de l’exploitation, dommages-intérêts, versement d’arriérés de redevances, provisions comptables. Les litiges sont pénalisants et marqués par un aléa judiciaire notamment en raison de la complexité de l’interprétation des revendications et de l’appréciation de leur reproduction. 

Les collaborations interentreprises et les projets de R&D conjointe génèrent des risques spécifiques relatifs à la titularité des droits, à la copropriété des brevets, aux droits d’exploitation et aux perfectionnements ultérieurs. Des risques analogues existent avec les salariés inventeurs, les sous-traitants et les partenaires, en cas de sécurisation contractuelle insuffisante.

L’obtention ou la perte d’un brevet, le succès ou l’échec d’un litige peuvent doper ou au contraire faire chuter le cours de bourse de l’entreprise.

 

Anticiper et prévenir les risques

 

Face à ces risques, les entreprises ont le plus grand intérêt à mettre en œuvre une politique structurée d’anticipation et de maîtrise de la PI. Cela suppose un engagement clair du top management, la reconnaissance de la PI comme un enjeu stratégique transversal et le développement d’une culture PI partagée par l’ensemble des collaborateurs.

Une telle politique implique le recours à des compétences dédiées, internes et externes (conseils en PI, avocats spécialisés) et la mise en place de processus rigoureux : détection des inventions, formalisation et de preuve (cahiers de laboratoire), sélection des projets à protéger, arbitrage entre secret et dépôt. Elle implique également de procéder à des recherches d’antériorités sérieuses et d’adapter les stratégies de dépôt. Une veille technologique est indispensable en vue d’induire les stratégies des concurrents, détecter les signes de changements technologiques, les brevets tiers gênants ou ceux utiles pour des développements technologiques, ou ceux que l’entreprise pourrait acquérir ou avoir en licence. La réalisation d’études de liberté d’exploitation (FTO pour Freedom to Operate) est devenue incontournable face aux risques de contrefaçon.

Le volet contractuel et contentieux est essentiel : Non-Disclosure Agreement (NDA : accord de confidentialité), contrats de travail, de collaboration interentreprises, de sous-traitance, de fourniture, de prestation de service, de copropriété, plus généralement tous les contrats impactés par la PI. Une politique visant à maîtriser la communication, le secret et la confidentialité est également à prévoir.

Datadome

Les risques de PI spécifiques aux technologies innovantes

 

Comme pour le lancement d’un projet de R&D, la mise en œuvre et la valorisation d’une innovation protégée par des actifs de propriété intellectuelle nécessitent une analyse SWOT (Strengths/Weaknesses/Opportunities/Threats) avant d’engager les ressources financières et humaines requises. Cette analyse croise la construction de la proposition de valeur de l’innovation avec l’identification de ses risques spécifiques.

Bien que synthétique et limité à l’identification des menaces sans proposer de plans de maîtrise des risques, l’outil SWOT demeure précieux pour estimer le potentiel de valorisation d’une innovation et documenter une décision stratégique “Go/No Go”.

Parmi les menaces identifiées, deux catégories de risques propres aux technologies brevetées méritent une attention particulière :

  • La captation de la propriété intellectuelle des sous-traitants (start-up, PME) par les maîtres d’œuvre de projets R&D collaboratifs. Ce risque, dont l’intensité varie selon les secteurs, explique encore la prudence, voire la réticence, de nombreuses entreprises françaises dans ces contextes collaboratifs.
  • Les fuites technologiques à l’international, notamment liées aux contraintes de transferts technologiques imposées par les pays d’accueil. Ces obligations, acceptées de bonne foi par les grands donneurs d’ordres, peuvent rapidement transformer leurs sous-traitants en “victimes collatérales”.

 

Le cas des projets R&D en partenariat

 

L’identification des apports respectifs de chaque partenaire en connaissances antérieures – brevets et savoir-faire (le “background” en langage PI) – n’est pas intuitive. Or, elle conditionne non seulement la probabilité de réussite du projet, mais aussi la part des futurs revenus de commercialisation que chaque contributeur pourra légitimement revendiquer.

Il convient également d’identifier au plus tôt l’origine des apports de chaque partenaire au-delà de leur simple matérialité : les actifs PI qu’il apporte proviennent-ils de son activité propre ou de l’acquisition de licences auprès de tiers ? Dans ce dernier cas, le projet sera soumis à des obligations contractuelles de rémunération qui impacteront sa rentabilité.

La caractérisation et la quantification des contributions doivent faire l’objet d’un suivi rigoureux via des outils de planification et de reporting : qui a effectué quelles opérations, quels résultats sont apparus, qui est à l’origine d’une invention potentiellement brevetable, quel contributeur a franchi avec succès les jalons du projet, etc.

En cas d’invention brevetable, l’affectation de la PI née du projet doit être contractualisée de manière précoce et détaillée. La copropriété, choix par défaut rarement conseillé, s’avère généralement ingérable car les intérêts des partenaires au stade de la commercialisation divergent presque toujours significativement. Par exemple : les droits d’exploitation doivent-ils être segmentés entre les partenaires sur un plan sectoriel ou géographique si leurs périmètres d’activités diffèrent ? Sachant que toutes les contributions accomplies ne sont pas nécessairement réalisables, brevetables ni valorisables.

Lorsque le donneur d’ordre est un groupe industriel majeur, il formule généralement dès le lancement un ensemble d’exigences :

  • Revendiquer la maîtrise de la future valorisation des résultats
  • Exiger un droit de premier regard ou de refus sur toute création de PI issue des travaux
  • Proposer la rédaction et le dépôt des brevets par ses propres équipes ou conseils, même s’il n’est pas à l’origine de l’invention
  • Parfois, récupérer gratuitement la PI créée par ses partenaires en contrepartie de leur qualification comme fournisseurs référencés – ce qui constitue un abus de droit manifeste (observé notamment dans l’automobile et l’aéronautique)

Face à ces exigences, les PME et ETI disposent de plusieurs leviers :

  • Recourir aux outils de traçabilité des inventions : cahiers de laboratoire, enveloppes Soleau, enveloppes de savoir-faire. Ces documents, certifiables par des tiers de confiance, sécurisent une “date certaine” légalement opposable
  • Imposer un logiciel de gestion de projets enregistrant les tâches, les livrables individuels et calculant le reste à faire aux jalons
  • Décrire et contractualiser les “backgrounds” respectifs, c’est-à-dire les apports initiaux de chacun en actifs PI

La meilleure protection demeure une contractualisation systématique des projets, matérialisée par deux accords complémentaires :

1) Un accord de R&D et d’affectation de la PI (foreground) : il définit l’attribution de chaque actif né du projet. La copropriété est formellement déconseillée, s’avérant ingérable dans les faits. Les règles d’affectation, bien qu’heuristiques, doivent être approuvées dès le départ.

2) Un accord d’exploitation des résultats : défini par zone géographique et/ou secteur client, il vise à concilier les objectifs de liberté d’exploitation de chacun avec un partage équitable de la valeur créée.

 

Le cas des fuites technologiques à la grande exportation

 

Lorsqu’un intégrateur ou donneur d’ordres exporte vers un pays BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), il est contraint de dévoiler une partie de sa propriété intellectuelle à ses clients locaux. Ce risque, omniprésent dans l’aéronautique, la défense, l’automobile ou l’ingénierie, est généralement formalisé dans les accords de compensation imposant un taux de valeur ajoutée locale (typiquement 49 %). Cette obligation s’accroît à mesure que le client exige d’assembler des modules et de développer un réseau de fournisseurs nationaux.

L’exposition des sous-traitants : Ce transfert obligatoire de connaissances concerne fréquemment les actifs PI des fournisseurs co-développeurs. Or, l’intégrateur ne fournit aucune garantie à ses partenaires pour ce risque, pourtant inhérent à son obligation d’exportation. Son argument récurrent : si le pays BRIC n’exporte pas vers l’Europe, le risque de préjudice commercial direct pour les sous-traitants reste limité.

Cependant, cette analyse ignore un déséquilibre fondamental : la stratégie de mitigation de l’intégrateur est inaccessible à ses partenaires. Il dépose systématiquement ses brevets en PCT pour une couverture mondiale, tandis que les coûts prohibitifs limitent les PME à une protection européenne. Il dispose également des moyens d’engager des actions contentieuses en contrefaçon pour défendre ses intérêts – option hors de portée pour les sous-traitants, qui deviennent ainsi des victimes collatérales de la captation de valeur par le client étranger.

La réponse stratégique : La seule protection efficace pour le sous-traitant consiste à conserver une partie de son savoir-faire secret, au-delà des brevets apportés au projet (qui ne couvrent que les fonctionnalités de base). Il peut ensuite monétiser ce savoir-faire additionnel en vendant des prestations d’ingénierie pour les versions “sophistiquées” de sa technologie, préservant ainsi son avantage concurrentiel.

Christian Derambure
Christian Derambure (E67)
Christian Derambure est consultant en conseil au Cabinet EGYP depuis 2014. Il assiste les clients pour la mise en place et la coordination de stratégies de propriété intellectuelle et les conseille en matière de protection et d’exploitation des droits de propriété intellectuelle, y compris l’évaluation et les contrats. Il est expert agréé auprès du Tribunal de Paris en matière de brevets, et exerce une activité régulière de formation à l’Institut européen Entreprise et Propriété intellectuelle (IEEPI) ainsi qu’aux Mines de Paris et de Saint-Étienne.
Philippe Simon
Philippe Simon (P72)
Philippe Simon (P72) est membre du Comité de rédaction de la Revue.
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