Penser le métier de préventeur
par-delà ses compétences techniques
Par Éric Rigaud (DOCT. P03),
chargé de recherche à Mines Paris
Le préventeur a pour mission de veiller à la sécurité, à la santé des travailleurs et à la protection de l’environnement au sein d’une organisation. Son métier, loin de se limiter à la maîtrise de compétences techniques, exige également un esprit critique sur l’utilisation des outils et des méthodes, une pensée réflexive et une posture humaniste.
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Le préventeur définit et met en œuvre la politique de sécurité de l’entreprise, qui comprend la sécurité au travail, les conditions de travail et la protection de l’environnement. En matière de prévention, il pilote le système de management de la Santé, Sécurité au Travail (SST), conçoit les procédures de sécurité et d’urgence, assure la veille réglementaire et concourt au développement de la culture de sécurité au sein de l’organisation. Lors d’un accident, il intervient comme expert technique, contribue aux interventions avec les services de secours et les autorités, et supervise l’application des procédures d’urgence. À l’issue d’un accident, le préventeur mène les enquêtes pour identifier les causes et déterminer les actions correctives. Les missions qui lui sont confiées en font ainsi un acteur important, en interaction avec les fonctions essentielles de l’organisation. 

Son métier nécessite de solides compétences techniques et une connaissance rigoureuse de la réglementation. Mais celles-ci ne suffisent pas à elles seules. Pour répondre aux exigences de ses missions, le préventeur doit aussi exercer une pensée critique sur l’usage des outils et des méthodes, faire preuve de réflexivité sur sa pratique professionnelle, et adopter une posture humaniste qui place l’être humain au cœur de son action. C’est sur cette vision du métier que sont fondés les enseignements du Mastère Spécialisé “Expert en prévention des Risques et en gestion des Crises dans l’industrie”, (MS ERC). Ce programme, dispensé par Mines Paris – PSL, vise à former des professionnels du domaine aptes à penser et agir dans un contexte marqué par des menaces de plus en plus nombreuses et complexes. 

 

La pensée critique sur l’usage des outils et des méthodes

 

L’identification, l’évaluation et la maîtrise des risques reposent sur une application correcte des outils et des méthodes d’analyse. Toutefois, elles exigent du préventeur d’exercer une pensée critique pour adapter, questionner et enrichir ses approches en fonction de la spécificité des situations.

Les outils d’analyse des risques (AMDEC, HAZOP, CREAM, TRIPOD, etc.) constituent des supports méthodologiques précieux, mais ils présentent des limites inhérentes. Une application rigide et systématique peut provoquer des angles morts : risques émergents non anticipés, facteurs organisationnels sous-estimés, ou interactions complexes entre différents risques négligées. 

Le préventeur doit donc développer un regard critique sur ces outils pour identifier leurs forces et leurs faiblesses. Les enseignements du MS ERC visent à développer cet esprit critique, en particulier dans le cadre de projets d’application consistant en la sélection et l’intégration d’outils pour répondre à un problème industriel particulier. La justification des critères de sélection des outils et des modalités d’intégration conduit les apprenants à identifier les points forts et les limites des approches traditionnelles d’analyse des risques. Par exemple, les analyses quantitatives de risques reposent sur des données historiques qui peuvent ne pas refléter les évolutions technologiques ou organisationnelles récentes. Les évaluations qualitatives sont quant à elles sujettes aux biais cognitifs des évaluateurs (optimisme, ancrage, disponibilité mentale). La capacité à enrichir les méthodes standards par des pratiques complémentaires telles que l’observation directe du travail réel (et non du travail prescrit), les retours d’expérience approfondis, l’analyse des presque-accidents, ou encore les diagnostics en culture de sécurité (culture du doute, culture de la transparence, équilibre entre sécurité réglée et sécurité gérée, culture intégrée, etc.), permettent de prendre en compte des aspects que les outils classiques peuvent manquer.

 

LA RÉFLEXIVITÉ : UNE NÉCESSITÉ POUR LE PRÉVENTEUR

 

Pour le préventeur, s’engager dans une démarche d’introspection constitue également une nécessité au regard des attentes de sa profession. Dans un métier où la relation humaine et l’adaptation aux situations de terrain sont fondamentales, il est important d’adopter une posture réflexive afin d’améliorer en continu la santé et la sécurité au travail. En questionnant ses propres pratiques, le préventeur renforce sa capacité d’analyse, identifie les limites des dispositifs existants et ajuste ses actions aux situations rencontrées en entreprise. Cette réflexion favorise également l’acquisition de nouvelles compétences et de nouveaux savoirs, indispensables dans un contexte où les technologies, les dynamiques organisationnelles et les risques évoluent rapidement. 

Au-delà de l’amélioration des pratiques, la réflexivité est essentielle dans la construction de l’identité professionnelle du préventeur. Prendre le temps de réfléchir à son rôle, à ses missions, à ses valeurs, permet de mieux se positionner par rapport à des enjeux, tels que les exigences réglementaires, les impératifs économiques, les attentes humaines ou les responsabilités environnementales, qui peuvent se révéler contradictoires. Cette prise de recul met en lumière la dimension éthique du métier et contribue à affirmer la légitimité du préventeur comme expert et acteur stratégique de la performance globale de l’entreprise. 

Dans cette perspective, la connaissance de l’histoire apporte un éclairage particulièrement pertinent. Comprendre la longue évolution de la prévention, ainsi que la création et les transformations du métier de préventeur, permet de donner de la profondeur à ses pratiques. 

C’est dans cet objectif que le programme du MS ERC inclut des cours d’histoire de la prévention des risques professionnels. La prévention s’est développée depuis le XIXe siècle en réponse aux bouleversements engendrés par l’industrialisation, à l’émergence de nouvelles attentes sociales et à l’évolution du cadre réglementaire. Les missions de prévention s’inscrivent dans une continuité historique et le préventeur participe à un mouvement de fond visant à humaniser le travail et à préserver l’environnement. Appréhender l’évolution du métier de ses origines à nos jours permet en cela de mieux comprendre la diversité des pratiques en Hygiène, Sécurité et Environnement (HSE). Loin d’être figée, la prévention s’adapte en permanence aux transformations techniques, organisationnelle et sociales. Cette compréhension aide le préventeur à saisir la complexité de son champ d’intervention et à prendre conscience des enjeux multiples qui traversent sa profession. En outre, l’approche historique éclaire les logiques de professionnalisation du métier de préventeur : sur quel imaginaire fondateur s’est-il construit, de quelle manière s’est-il institutionnalisé, comment son référentiel de compétences s’est-il diversifié et comment a-t-il gagné en expertise ? Ce questionnement est précieux pour le préventeur, qu’il soit en formation ou en exercice. Il l’invite à évaluer les héritages et les modèles de pensée qui structurent ses pratiques, tout en affirmant la valeur ajoutée de son action au sein de l’entreprise. La réflexivité, nourrie par la connaissance de l’histoire, permet ainsi de donner du sens à son engagement et de renforcer son identité professionnelle, au regard des grandes valeurs qui l’animent. 

 

L’HUMANISME DU PRÉVENTEUR

 

Le préventeur se doit de placer l’être humain au centre de ses priorités. À cet égard, son métier s’inscrit pleinement dans une démarche humaniste. En identifiant les risques, en améliorant les conditions de travail ou en proposant des solutions ergonomiques, le préventeur œuvre à la protection des salariés contre les accidents et les maladies professionnelles. Cette mission traduit une conception du travail fondée sur le respect de la dignité humaine et l’épanouissement des individus. Le préventeur veille de cette manière à ce que la performance économique ne soit pas obtenue au détriment de la santé et de la sécurité des travailleurs. Il accompagne les transformations organisationnelles en tenant compte de la réalité du terrain, de la diversité des métiers et de l’importance du dialogue, afin de favoriser l’instauration d’un climat de confiance durable au sein de l’entreprise.

La dimension humaniste du métier de préventeur peut dès lors être rapprochée de celle des métiers du care, dans la mesure où elle repose sur une logique de “prendre soin” d’autrui. La prévention implique en effet une attention constante portée aux individus. Le préventeur observe les conditions de travail, écoute les salariés, identifie des signaux faibles et repère des situations de vulnérabilité. Cette vigilance vise à comprendre les besoins en matière de santé et de sécurité afin d’y apporter des réponses adaptées et efficaces. Or, cette attention bienveillante à la personne constitue l’un des fondements des métiers du soin. 

Le préventeur partage aussi avec ces métiers une logique de soutien et d’accompagnement. Par son action, il contribue à créer un environnement de travail plus sûr et plus sain, permettant aux salariés d’exercer leur activité dans de meilleures conditions. Cette démarche implique d’être présent, disponible, parfois de rassurer, d’expliquer, d’élaborer avec les collaborateurs des solutions tenant compte à la fois de leurs attentes et de leurs contraintes professionnelles. 

La prévention repose sur une responsabilité collective. Le préventeur met en place les conditions permettant à chacun de prendre soin de soi et des autres. Cette co-construction de la sécurité et du bien-être au travail renvoie à une forme de solidarité face à la vulnérabilité humaine, valeur centrale des métiers du soin. 

Le préventeur doit toutefois trouver le bon équilibre entre prendre soin de ses interlocuteurs et mener à bien ses missions. Ainsi, l’enseignement de la pratique de l’enquête post-accidentelle réalisée au sein du MS ERC prend en considération le fait que le préventeur doit privilégier l’empathie à la sympathie. La sympathie implique le partage émotionnel de la souffrance de l’autre, ce qui risque d’altérer la conduite de l’enquête et d’épuiser émotionnellement l’enquêteur. L’empathie, en revanche, consiste à comprendre les émotions et le vécu de l’interlocuteur sans les ressentir soi-même, en maintenant une distance professionnelle bienveillante. Les simulations d’entretiens conduisent l’apprenant à réaliser qu’une posture empathique est cruciale pour créer un climat de confiance propice à la collecte de données factuelles. Elle permet d’accueillir sans jugement les témoignages, même lorsqu’ils révèlent des erreurs ou des écarts de procédure. L’empathie aide à poser les questions difficiles avec tact, à comprendre le contexte psychologique et organisationnel de l’accident, tout en préservant la qualité analytique de l’enquête. Elle protège également l’enquêteur d’une charge émotionnelle excessive tout en humanisant le processus d’investigation.

 

SE FORMER POUR FAIRE FACE À LA COMPLEXITÉ

 

Les organisations sont confrontées à des menaces à moyen et long termes engendrées par la convergence de crises écologiques, sociales et géopolitiques. Face à l’accroissement et à la complexification de ces menaces, le préventeur doit être en mesure de faire évoluer son cadre de pensée et ses pratiques, afin d’anticiper les risques, d’accompagner les transformations du travail, de renforcer la culture de sécurité et de contribuer aux stratégies de résilience des entreprises. 

Dans cette optique, le MS ERC a pour ambition de développer chez les apprenants des compétences techniques de haut niveau, mais aussi une pensée critique et réflexive, qui constituent des atouts majeurs pour renforcer les capacités d’adaptation des futurs professionnels et donner du sens à leur action. Le développement d’une posture humaniste se révèle également essentiel pour répondre aux exigences éthiques du métier. Il permet en outre d’inscrire le préventeur dans un rôle que l’intelligence artificielle ne pourra que difficilement remplacer, contribuant de cette manière à mieux préserver sa profession face aux risques de destruction d’emplois liés à l’essor de cette technologie.  

Pour aller plus loin

  • Boisvert Jacques (2015). Pensée critique : définition, illustration et applications, in Revue québécoise de psychologie, n°36 (1), pp. 3-33 – https://bit.ly/4tiBf3R
  • Léoni Laure (2017). Histoire de la prévention des risques professionnels, in Regards, n°51, pp. 21-31 – https://bit.ly/3MjFtHX
  • Omnès Catherine, Pitti Laure (dir.) (2009). Cultures du risque au travail et pratiques de prévention. La France au regard des pays voisins, Presses Universitaires de Rennes, 262 p. – https://bit.ly/3LTVog1
  • Paperman Patricia, Laugier Sandra (dir.) (2011). Le souci des autres. Éthique et politique du Care, Éditions de l’EHESS, 390 p. – https://bit.ly/3LQX4a9
  • Vacher Yann (2022). Construire une pratique réflexive, DeBoeck Supérieur, 260 p. – https://bit.ly/3MlNsnS
Éric Rigaud
Éric Rigaud (DOCT. P03)
Chargé de recherche à Mines Paris - PSL. Ses travaux portent sur la conception de solutions méthodologiques d’aide à l’Ingénierie de la Résilience des organisations et des territoires. Il est responsable du Mastère Spécialisé Expert en prévention des Risques et en gestion des Crises dans l’industrie de Mines Paris - PSL.
Aurélien Portelli
Aurélien Portelli
Chargé de recherche à Mines Paris - PSL. Ses travaux portent sur l’histoire des risques et des crises dans l’industrie. Il est responsable de l’axe “Professionnalisation de la sécurité” du programme stratégique du Centre de recherche sur les Risques et les Crises (CRC), son laboratoire de rattachement. Il est également responsable de la spécialité doctorale “Sciences et Génie des Activités à Risques” (SGAR) de l’Université PSL.
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