La sûreté nucléaire
au défi du numérique et de l’IA
inspecteur général pour la sûreté nucléaire et la radioprotection du Groupe EDF
L’intelligence artificielle promet d’optimiser la sûreté et la performance des installations nucléaires. Mais cette révolution technologique exige de maintenir l’humain au cœur des processus, entre vigilance sur les compétences, cyber-résilience et équilibre entre innovation et maîtrise des risques.
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© Nicolas Waeckel. Les RGE définissent le domaine autorisé de fonctionnement des installations nucléaires (validées par l’ASNR). L’IA augmente les capacités humaines : elle aide à mieux assimiler ces règles complexes en produisant raisonnements et analyses.

L’ère numérique : une révolution fulgurante

 

Après un siècle de révolution industrielle qui aboutit à la conquête de l’espace et à la maîtrise de l’énergie nucléaire, la fin du XXe siècle a été marquée par une évolution technologique majeure. La révolution numérique s’est imposée massivement et rapidement à nos sociétés.

Cette transformation a été marquée par un déferlement d’ordinateurs, de leur connexion en réseaux, d’Internet puis des smartphones, des tablettes et enfin des clouds et des data centers. Elle a radicalement modifié organisations et méthodes de travail, relation au temps et à l’autre, capacité à échanger et à raisonner, et elle a facilité la consommation des médias et le partage du savoir. Et si la révolution de l’imprimerie n’a produit ses effets qu’au fil des siècles avec une pente maîtrisée par l’accès à l’instruction, la révolution numérique s’est opérée en quelques dizaines d’années selon une exponentielle et sans véritable contrainte, sociétale ou réglementaire.

Se substituant au papier, à l’analogique voire aux capacités intellectuelles humaines, le numérique a réussi à saturer nos boîtes aux lettres puis nos disques durs, a fait tomber les barrières hiérarchiques, a favorisé la logorrhée épistolaire et présente indéniablement des vulnérabilités aux nouvelles menaces. Il pose des défis en termes de confidentialité et de sécurité, mais aussi de sobriété énergétique et d’impact social, ne laissant pas d’interroger sur la place de l’humain dans la conception et la mise en œuvre des systèmes complexes. Une vraie analyse des risques se doit d’être conduite en matière de sûreté. En effet, sommes-nous sûrs d’avoir maîtrisé la révolution numérique et prêts pour celle de l’intelligence artificielle (IA) et de l’apprentissage automatique ? L’intelligence artificielle de la machine va-t-elle permettre d’éviter l’erreur naturelle de l’homme ? Quelle place devons-nous préserver pour ce dernier ?

 

L’IA : la prochaine déferlante ?

 

Capacité donnée à une machine d’aider l’homme à résoudre des problèmes complexes, l’IA apprend et s’améliore de manière autonome. Le Machine learning trouve dès aujourd’hui ses premières illustrations dans la conduite des voitures autonomes qui nécessite de modéliser routes et signalétiques, mais aussi d’apprécier les comportements des bons ou mauvais conducteurs qu’elles croiseraient. L’IA n’est donc pas que la version augmentée du livre en tant que stock immense de données, mais celle de l’homme par sa capacité à produire des logiques, des raisonnements et des réponses, des actions…

S’il paraît évident que l’IA va permettre des gains de productivité, comment maîtriser le risque de voir disparaître l’homme du processus de décision ? De même, si l’IA permet de performer sur les tâches, elle ne doit pas inciter à économiser sur le degré d’exigence et sur l’acquisition des compétences du personnel en charge de la conception et de la mise en œuvre de nos installations nucléaires. Comme pour la transformation numérique, la technologie a son importance, mais la garantie d’une bonne culture de sûreté doit nous garder vigilants et exigeants.

 

Le défi de la sûreté : L’Humain au cœur de l’IA

 

Il est crucial de ne pas être contraint par le principe “zéro risque” et de libérer les initiatives par la multiplication des cas d’usage. Il est nécessaire ensuite, avant toute industrialisation, de passer l’innovation au filtre d’une grille d’analyse afin de s’assurer justement de son impact sur la sûreté et la place laissée à l’homme.

À l’inverse, trop corseter l’innovation par la norme risque soit de la tuer, soit de la voir s’imposer en contrebande. Au-delà des scénarii apocalyptiques et dystopiques, il est bon d’en mesurer les impacts technologiques et humains sans tomber dans la caricature qui conduirait à croire que l’usine du futur aurait seulement deux employés : un homme et un chien ; l’homme nourrissant le chien qui l’empêche de toucher aux équipements !

L’intelligence humaine doit rester le moteur de l’IA, de l’apprentissage automatique (ML), du Big Data et de l’Internet des objets (IoT). Et sa connaissance et sa compréhension des systèmes complexes ne doivent pas être limitées à leur mise en œuvre, mais bien évidemment à leur conception et leur évolution. Éduqué par de l’information et de la connaissance dans des formats courts et stimulants, aidé voire suppléé par l’IA générative pour des activités de plus en plus complexes, l’Homme moderne court le risque de perdre la capacité d’un raisonnement structuré et de se projeter dans le temps long.

Mais l’IA va indéniablement jouer un rôle majeur pour la science nucléaire. Performante pour la compilation, l’historisation, l’analyse et le traitement des données, dans la conception d’expériences et la modélisation théorique, elle accélère la recherche fondamentale et l’innovation technologique puis elle simplifie l’exploitation des systèmes, facilite la formation et réduit les coûts de possession (maintenance notamment). 

L’augmentation de la puissance de calcul, la capacité de stockage massif de données, la multiplication des interconnexions et des réseaux, les nouvelles organisations qui en résultent, conduisent à une dématérialisation des tâches, avec deux risques : celui de la déshumanisation des relations et celui lié à la perte potentielle de qualité et de fiabilité des données notamment du fait des menaces cyber.

La terre se couvre d’une nouvelle race d’hommes… maîtrisant les ordinateurs et ne comprenant plus rien aux âmes, oubliant même ce qu’un tel mot a pu jadis désigner.” (Ressusciter, C. Bobin, p.51 FOLIO). Maîtriser un ordinateur et déchiffrer des algorithmes diffère d’être cultivé, instruit et maître de son art, sans pour autant s’y opposer. 

Le véritable défi est d’élever l’esprit humain pour qu’il puisse utiliser cette technologie avec discernement. Cette domestication exige plus que jamais une éthique rigoureuse pour que l’IA loin de se substituer à l’homme, l’assiste pour lui permettre de traiter des quantités de données colossales tout en lui laissant la faculté de pouvoir y apporter son jugement critique, sa propre expérience, son intuition voire sa créativité. La relation homme-machine est déjà suffisamment complexe pour qu’en rajoutant de l’intelligence à cette dernière il soit tentant de lui conférer des qualités anthropomorphiques. Le risque de déléguer une quantité croissante de tâches à l’IA et de ne plus en vérifier la bonne application au nom d’une forme d’infaillibilité technique ne ferait qu’amplifier la tendance naturelle à la baisse d’implication et de contrôle.

L’intelligence humaine doit rester le moteur de l’IA, de l’apprentissage automatique, du Big Data et de l’IoT.

Une sûreté cyber-résiliente : une nécessité absolue

 

Mais au-delà de la technique, c’est surtout une révolution culturelle qu’il faut réussir. Pour gagner en performance sans perdre en sûreté, une prise de conscience collective et un effort de formation d’ampleur sont nécessaires. La “culture numérique” est indissociable de la culture sûreté qui doit s’approprier et valoriser la transformation numérique qui s’impose à tous.

Des moyens techniques de protection des données et une bonne hygiène numérique permettent de contrer les effets d’une défaillance informatique, due ou non à une malveillance. L’exemple de l’introduction d’une panne provenant d’un défaut dans le logiciel de test de la société de cybersécurité Crowdstrike à l’origine d’une panne informatique mondiale le 19 juillet 20241, et l’immobilisation de près de neuf millions d’ordinateurs, force à la réflexion. Et il ne s’agissait pas d’une malveillance… La cybersécurité est indissociable de la transformation digitale et impose une discipline fondée sur une hygiène numérique irréprochable et des règles contraignantes. Partage des données et ouverture des systèmes d’information imposent une résilience accrue à la menace cyber.

 

Pour gagner en performance sans perdre en sûreté, une prise de conscience collective et un effort de formation d’ampleur sont nécessaires.

Optimiser la production en toute sûreté, grâce à l’IA

 

On peut espérer cependant que tout en améliorant la conception, les performances et la sûreté des réacteurs la combinaison de simulations numériques d’installations nucléaires existantes et de systèmes d’IA permettent aussi d’optimiser nos procédures complexes et chronophages. L’apprentissage automatique aide à automatiser les tâches, à renforcer la fiabilité et à éviter les erreurs. De plus, les énormes capacités analytiques et prédictives permettent de surveiller les processus des centrales électronucléaires et de détecter les anomalies. Mais là aussi l’homme doit conserver toute sa place.

Il est indéniable que l’IA va favoriser le développement de la maintenance prédictive qui permettra à la fois d’optimiser la disponibilité des équipements, d’en améliorer la fiabilité et d’économiser du temps et des ressources humaines et financières. Limitant une approche préventive au juste besoin et anticipant sur les interventions correctives, la maintenance 4.0 permet de prévoir l’état de fonctionnement futur d’un équipement et d’adapter la planification des visites et des changements de pièces en fonction des besoins réels2. L’effort porté sur le recueil (par l’IoT) et l’analyse de données techniques pertinentes grâce au machine learning et sur la gestion de maintenance assistée par ordinateur (GMAO) trouvent leurs contreparties dans une plus grande sûreté et une meilleure productivité.

Ces nouveaux outils d’aide à l’entretien du matériel peuvent aussi être développés pour assister la prise de décision aux fins d’optimiser les opérations de maintenance, de conduire des analyses de fiabilité par fonction, circuits ou type d’équipements, permettant de mieux prioriser la réparation des matériels en avarie, d’aider à l’analyse de risque d’arrêt intempestif de l’installation de production et au respect des délais d’interventions ou d’indisponibilité.

 

L’IA catalyseur de la collaboration

 

Bien que nous passions désormais beaucoup de temps dans un monde virtuel, déconnecté de la vie physique, l’IA doit être mise à profit pour renforcer les relations avec autrui et développer l’esprit d’équipe. Bien appréhendée, l’IA peut améliorer la préparation, la tenue et la synthèse des réunions et libérer ainsi du temps pour les échanges et autres activités. Le risque est toujours que ce temps libéré soit mis à profit pour augmenter le nombre ou la durée des réunions…tout est question de discipline.

L’IA ne doit pas remplacer l’humain dans la collaboration. En libérant les acteurs des tâches chronophages, elle doit être mise à profit pour favoriser la multiplication des interactions humaines, la résolution collaborative de problèmes complexes et la friction des idées, source d’innovation. Cela implique de développer chez chacun les compétences, les connaissances et la liberté d’expression nécessaires pour promouvoir la confrontation utile des idées et points de vue.

L’IA permet dès à présent de bénéficier pleinement du retour d’expérience international des exploitants grâce aux avancées fulgurantes de la traduction automatique neuronale, en faisant tomber la barrière des langues avec des traductions en temps réel d’une qualité impressionnante. Les échanges techniques en sont facilités, la créativité, l’intelligence collective en sont améliorées chacun pouvant s’exprimer dans sa propre langue sans contrainte “du mot juste” et du “strict nécessaire”.

 

L’IA multiplicatrice de potentiel humain et de sûreté

 

Grande mutation de notre époque, capable de surpasser à terme l’esprit humain, l’IA s’inscrit comme une extension d’un processus qui a commencé dès l’invention de l’écriture. Aboutissement d’une forme d’externalisation cognitive, la combinaison des capacités analytiques de l’IA et sa vitesse de traitement avec l’entraînement de notre cerveau par la lecture et la culture doit être un facteur multiplicateur de sûreté en décuplant notre potentiel.

L’AIEA, l’ASNR, le Groupe EDF et un bon nombre d’industriels du secteur développent des projets visant à améliorer la sécurité nucléaire et la radioprotection grâce à l’IA. Dès à présent, l’AIEA a mis en ligne une plateforme intitulée “L’intelligence artificielle au service de l’atome” et organise des forums interdisciplinaires permettant aux professionnels d’échanger et de mieux collaborer en matière d’IA dans les applications, la science et la technologie nucléaires3. Au niveau européen, le règlement sur l’intelligence artificielle (“Acte sur l’IA”) est le texte législatif de référence, applicable à partir du 2 août 2026, afin de réglementer l’usage de cette technologie dans un certain nombre de domaines en suivant une approche fondée sur les risques. Il fixe des obligations graduelles pour les différentes parties impliquées dans la chaîne de valeur de l’IA en fonction du niveau de risque que l’utilisation de celle-ci soulève dans des cas d’utilisation concrets. La Commission a lancé, en parallèle, le Pacte sur l’IA, invitant les fournisseurs d’IA à anticiper leur conformité aux principales obligations de l’Acte4.

Au bilan, l’IA, en tant que technologie maîtrisée, est porteuse de progrès du point de vue de la sûreté. En revanche, son mauvais usage, notamment en matière de désinformation et de malveillance cyber, oblige à se prémunir du risque d’agression externe qui s’appuierait sur ces nouvelles technologies. Ce qui renforce la cuirasse de protection est de nature aussi à durcir l’épée d’un hypothétique agresseur. Il s’agit d’anticiper sur ces risques qu’un bon usage et une régulation planifiée permettront de contrer.

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La maquette numérique hybride (MNH) développée par l’ingénierie d’EDF met à disposition des plans d’installation en 3D au profit de l’exploitant, des bureaux d’étude et des formateurs.
1. Sources : Bulletin d’actualité CERT-FR-2024-ACT-32 du 22 juillet 2024 (https://bit.ly/4rLOkRZ) et CIO-online, Crowdstrike 9 mois après : les leçons d’une panne majeure, du 8 avril 2025 (https://bit.ly/46sYTkn).
2. Source : Comment la maintenance 4.0 s’applique aux différents types de maintenance, rs-online (https://bit.ly/4adq0B7).
3. Sur iaea.org : L’avenir des atomes : L’intelligence artificielle au service des applications nucléaires (https://bit.ly/4qbksgk)
4. Sur digital-strategy.ec.europa.eu : Pacte sur l’IA (https://bit.ly/3MfIqJw)
Jean Casabianca
Jean Casabianca
Jean Casabianca a rejoint l’IGSNR en mars 2021. Missionné par le Président d’EDF, il vérifie la bonne application de la politique sûreté du groupe. Promotion 1979 de l’École navale, il a navigué sur sous-marins nucléaires et sur le porte-avions Charles de Gaulle. Il a servi en état-major interarmées, en administration centrale et au cabinet militaire du ministère des Armées avant de terminer sa carrière comme Amiral, Major Général des Armées. Il est membre de l’Académie de Marine.
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