De la post-vérité à la post-réalité : l’émergence d’un nouveau paradigme pour la gestion des crises
Les ingénieurs entretiennent un rapport singulier au réel. Ils savent que l’expérience ne suffit pas à l’appréhender et que celui-ci doit être saisi et interrogé à l’aide de modèles et d’outils mathématiques. Par ailleurs, ils ne se contentent pas d’observer le réel : ils le produisent.
Dans ce contexte, la notion de post-réalité peut paraître déroutante. Elle semble contredire une culture fondée sur la matérialité des faits et la contrainte des lois physiques. Pourtant, les crises actuelles montrent que la difficulté ne réside plus seulement dans la connaissance ou la modélisation du réel, mais dans les conditions de sa reconnaissance par l’ensemble des acteurs concernés.
La post-vérité, chère à Kellyanne Conway qui était conseillère en communication de Donald Trump en 2017, entendue comme affaiblissement du statut des faits au profit de l’opinion, a constitué un premier déplacement. Elle ne suffit toutefois plus à rendre compte des dynamiques actuelles. Prenons un exemple.
Nous sommes le 14 décembre 2025, stupeur. Dans une vidéo, une journaliste, micro siglé “Live 24” à la main, annonce la “chute de Macron”. “À l’heure actuelle les informations non officielles évoquent bien un coup d’État en France dirigé par un colonel dont l’identité n’a pas été révélée”, affirme ensuite la prétendue reporter face caméra. En arrière-plan, un militaire en armes est visible, tandis qu’un gyrophare éclaire la scène et qu’un hélicoptère survole la tour Eiffel. Cette vidéo, entièrement générée par IA, est allée jusqu’à émouvoir un chef d’État étranger qui a téléphoné au président Macron pour prendre de ses nouvelles.
N’imaginez pas une puissance étrangère à la manœuvre. L’auteur est un jeune homme situé au Burkina Faso et qui ne faisait que s’amuser. Cette situation illustre combien la frontière entre fiction et réalité est aujourd’hui ténue.
Ainsi, les crises se développent désormais dans un environnement où coexistent des constructions concurrentes du réel, susceptibles de s’imposer comme cadres de référence.
La post-réalité ne signifie ni la disparition du réel ni l’effacement de ses contraintes. Le réel persiste, mais ses conditions de reconnaissance deviennent instables et disputées.
L’enjeu ne se situe plus uniquement dans l’opposition entre le vrai et le faux, mais dans la capacité à distinguer ce qui relève du réel contraignant face aux récits et aux mises en scène. Les crises deviennent ainsi des épreuves du réel, où la reconnaissance de ce dernier conditionne directement la décision et l’action.
La crise comme épreuve du réel en contexte de post-réalité
La crise a longtemps constitué un moment de clarification. Les faits s’imposaient, les hypothèses étaient levées et les arbitrages s’effectuaient sous la pression du réel. Ce schéma demeure valide : le réel continue de contraindre. Il ne suffit toutefois plus à rendre compte des crises actuelles.
En contexte de post-réalité, la crise ne se limite plus à un événement objectivable à analyser et à traiter. Elle devient une rupture des cadres ordinaires de compréhension et de décision. Et le principal danger pour la gestion de crise ne se situe pas dans un réel fantasmé, mais corrompu : les faits ne disparaissent pas, mais leur capacité à structurer l’analyse et à orienter l’action est fragilisée.
Cette évolution est renforcée par l’accélération des temporalités. Le temps de l’événement, celui de l’analyse et celui de la décision tendent à se confondre. La surcharge informationnelle, la pression émotionnelle et l’exigence de réaction immédiate réduisent les marges de vérification et de mise en perspective. Dans ce contexte, la plausibilité d’un récit peut l’emporter sur la solidité d’un fait établi.
La crise devient alors un espace de confrontation entre contraintes réelles et récits concurrents. Des informations partielles, déformées ou altérées peuvent circuler plus rapidement que les éléments vérifiés. Les réseaux sociaux jouent un rôle structurant en affaiblissant les filtres traditionnels de validation et en favorisant la polarisation des interprétations. La crise n’est plus seulement un phénomène à maîtriser, mais un objet disputé.
Un seuil supplémentaire est franchi avec la diffusion de contenus artificiels et immersifs. Images, vidéos, témoignages ou simulations peuvent présenter un haut degré de cohérence visuelle et narrative, au point d’être perçus comme des fragments du réel, indépendamment de leur ancrage factuel. Ces représentations s’inscrivent dans la durée et produisent des cadres de perception stables. Pire, même démasqué, le faux est légitimé : “C’est peut-être faux, mais ça aurait pu être vrai !”
La crise devient alors une épreuve du réel au sens strict. Non parce que le réel aurait disparu, mais parce qu’il peine à s’imposer comme référence partagée. La gestion de crise ne se heurte plus seulement à la complexité des situations, aux incertitudes et dilemmes, mais à la fragilisation des conditions mêmes de reconnaissance du réel.
Gérer la crise lorsque les conditions de reconnaissance du réel sont fragilisées
La gestion de crise repose traditionnellement sur la capacité à décider à partir de faits établis, d’analyses techniques et d’expertises qualifiées. Ce cadre demeure nécessaire. Il devient toutefois insuffisant lorsque la reconnaissance même de ces faits est fragilisée. La difficulté ne tient plus seulement à l’incertitude inhérente à la situation, mais au fait que les éléments disponibles peinent à s’imposer comme références légitimes pour la décision.
Les décideurs se trouvent alors dans une situation paradoxale : devoir décider en présence de faits, mais dans un contexte où leur reconnaissance demeure incertaine. Des données peuvent être disponibles, documentées et étayées par des expertises solides, sans pour autant produire l’effet structurant attendu sur les arbitrages. Ce décalage introduit une vulnérabilité nouvelle dans la gestion de crise, indépendante de la qualité intrinsèque de l’information qui n’est plus systématiquement perçue comme un cadre de référence partagé. Elle entre en concurrence avec d’autres formes de légitimité, fondées sur la visibilité, l’émotion ou la cohérence narrative.
Mais ce n’est pas tout à fait nouveau et il ne faut pas se leurrer. En situation de crise, 1+1 font rarement 2. Les approches reposant exclusivement sur la disponibilité d’informations “brutes” atteignent rapidement leurs limites et ne suffisent jamais à définir une crise. Il faut, pour s’en saisir, s’approprier un récit qui permette une évaluation contextualisée de la crise et qui rende compte de sa complexité. Ce qui change, c’est lorsque le récit, au lieu de relater le réel, le supplante pour le dissoudre.
Les pressions médiatiques et réputationnelles accentuent cette fragilisation. En imposant des temporalités courtes et des attentes de réponse immédiate, elles exercent une contrainte directe sur les décisions et déstabilisent la cohérence interne des organisations.
Des informations partielles, fausses ou mises en scène peuvent alors acquérir un poids disproportionné, non en raison de leur validité, mais de leur capacité à structurer les perceptions. Notre expérience de l’accompagnement de nombreuses crises me permet d’affirmer que, dans la majorité des crises, les organisations se trompent d’emblée sur l’information initiale, son interprétation et les priorités.
La gestion de crise est ainsi confrontée à un risque spécifique : la confusion entre post-réalité et réalité dans les processus de décision. Le danger n’est pas seulement l’erreur factuelle, mais l’adoption de décisions fondées sur des représentations altérées du réel.
La communication de crise comme fonction de pilotage de l’incertitude
Dans un environnement marqué par la post-réalité, la communication de crise ne peut plus être pensée comme un simple prolongement de la production d’information. La diffusion de faits exacts n’est pas négociable, mais elle ne suffit plus à stabiliser une situation lorsque les conditions de reconnaissance du réel sont fragilisées. La communication ne relève donc plus uniquement de la correction ou de la pédagogie ; elle devient une fonction de pilotage à part entière.
Ce déplacement est fondamental. Il convient de rappeler un principe souvent négligé en situation de crise : il n’y a pas de communication sans consentement du récepteur, y compris dans les instances décisionnelles au sein de la cellule de crise. Une information, même techniquement étayée, ne devient communication que si elle est reconnue, acceptée et intégrée par ceux à qui elle s’adresse. En contexte de post-réalité, ce consentement ne va plus de soi et devient un enjeu central du pilotage de crise, car il conditionne la capacité des faits à produire des effets opérationnels.
Communiquer en situation de crise ne consiste donc plus seulement à rectifier des informations fausses, à formuler un récit ou à rétablir une version exacte des faits.
En compétition avec les IA génératives et des récits cosmétiques, la production d’informations fiables demeure toutefois insuffisante si elle n’est pas articulée à des cadres de lecture compréhensibles, stables et cohérents. Pire, il s’agit de rendre la réalité vraisemblable pour que celle-ci puisse être acceptée par les publics cibles. À l’heure où la science est devenue une opinion comme une autre, en situation de crise, l’expertise ne s’impose plus mécaniquement par sa seule robustesse technique. Elle doit être rendue intelligible, contextualisée et compatible avec la vision qu’ont les publics de la crise, sans céder à la simplification ou à la mise en scène.
La communication de crise articule faits, expertise et interprétation afin de préserver des repères opérationnels permettant l’action, sans prétendre lever toutes les incertitudes. En ce sens, elle ne corrige pas la post-réalité, mais en limite les effets, en maintenant les conditions minimales de reconnaissance du réel.
Toutes nos copies sont donc à revoir.
Dans un environnement marqué par la post-réalité, la communication ne relève plus uniquement de la correction ou de la pédagogie : elle devient une fonction de pilotage à part entière.
La crise, ultime épreuve du réel
La post-réalité ne fait pas disparaître le réel, mais en fragilise la reconnaissance. Les crises le rappellent inlassablement : les faits produisent des effets, qu’ils soient admis ou non. Ce qui vacille, ce sont les cadres permettant de distinguer contraintes réelles, interprétations et récits.
La crise devient ainsi une épreuve du réel. L’expertise demeure indispensable, mais elle ne suffit plus lorsque des récits plausibles ou émotionnels dénaturent les faits et orientent la décision, exposant l’action à un désalignement d’avec les contraintes réelles.
Dans ce contexte, l’enjeu n’est plus seulement informationnel, mais structurel. Préserver la capacité collective à reconnaître le réel avant qu’il ne s’impose brutalement devient une responsabilité centrale. L’enseignement et la formation constituent, à ce titre, des leviers essentiels pour maintenir un ancrage décisionnel dans le réel face à la pression croissante des récits.
Bibliographie
- L’ère de la post-vérité, Michaël Lainé, éditions La découverte, 2025
- À l’assaut du réel, Gérald Bronner, PUF, 2025
- La caverne de Platon
- Sociologie des controverses scientifiques, Dominique Raynaud, Éditions Matériologiques 2018